jeudi 19 janvier 2012

Auschwitz : Pour un relativisme pragmatique.

Je me baladais, il y a de cela quelques jours, aux bras d'un mien ami. Nous devisions tranquillement, sur les berges de la Seine qui empruntait au ciel ses teintes grises et son air indolent. Je ne raconterai pas la conversation dans le détail ; sachez seulement que l'accord dans lequel paraissait baigner nos esprits m'emplissait de félicité ; il me semblait que cet instant demeurerait gravé pour l'éternité dans le marbre mordoré de mes souvenirs délicieux.
C'est alors que mon ami aborda un sujet difficile : l'extermination des juifs, et tout le système qui s'était mis en place autour de cet infernal dessein. Sa voix tremblait d'indignation ; son ton s'était fait dur ; ses mains tremblaient. Il évoquait la perte de la mémoire ; il ne comprenait pas que les jeunes générations puissent oublier ; il estimait que l’on ne parlait pas assez de la Shoah à l’école ; selon lui, il fallait que chaque écolier fasse le voyage à Auschwitz ou Sobibor. Je le laissais parler ; au bout de quelques minutes, s'apercevant du désintérêt que sa conversation provoquait chez moi, il me demanda si je l'écoutais. Je répondis que non, que le sujet ne m'intéressait pas, et que toutes ces histoires à propos d'Hitler et de l'extermination des juifs – et d'autres – commençait sérieusement à me courir.

- C'est vrai, dis-je. C'est un événement historique dramatique, ignoble. Mais diable ! Des événements historiques dramatiques, ignobles, nous en connaissons d'autres ; cette cristallisation autour de cet événement en particulier me semble à tout le moins étrange, si ce n'est morbide. Nous en avons connu avant, nous en connaitrons après. Je ne suis, nous ne sommes mêlés à ces faits que de loin, et il me semble qu'il y a des choses plus importantes que passer notre temps à parler de « l’horreur concentrationnaire », ou à honnir Hitler. Je te prierai donc de me foutre la paix.
Mon ami blêmit ; sa mâchoire se contracta ; ulcéré, il tourna les talons. Je ne le revis plus jamais. Je ne dédie pas les explications qui suivent à mon ami ; je me désintéresse assez complètement de son sort ; mais il me semble que le sujet mérite réflexion.




Pour un relativisme pragmatique.


Quand je dis qu’il faut nous foutre la paix avec la Shoah, Hitler et le reste, je ne prétends pas qu’il faille oublier l’histoire. Je ne cherche pas non plus à créer la polémique. Ce qui m’insupporte, ce sont les cris d’indignation de certains qui ne voient pas plus loin que le petit bout de leur nez.
La question qui revient souvent à ce sujet est « Comment cela a-t-il été possible ? » ; suivie par « Comment les gens ont-ils pu laisser faire ça ? », et, pour ceux qui ont une véritable conscience politique, « Comment des gens a priori pas spécialement nazis ont-ils pu faire ça ? » Et de blablater à n’en plus finir sur la « banalité du mal », et autres fadaises. Ou du moins, si le concept de la banalité du mal a une véritable validité, l’utilisation bornée qu’en font les imbéciles est proprement insupportable.
La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que ces événements, cette guerre, et l’extermination de 6 millions de personnes dans les camps de la mort, n’a rien d’exceptionnel. C’est même exceptionnellement banal.
Combien de personnes meurent-elles de faim chaque année ?
Combien de personnes sautent-elles sur des mines antipersonnelles – certaines construites par des pays occidentaux – chaque année ?
Combien de personnes n’ont pas l’eau courante ?
La litanie pourrait être longue des souffrances qui frappent les populations dans le monde, que ce soit dans les pays du tiers-monde, mais aussi chez nous – combien de personnes n’ont pas de logement, combien de personnes traquées parce que sans papiers, combien…

Les esprits fins me répondent que c’est différent. Pourquoi différent ? Parce que, dans le cas des la politique nazie, il s’agit d’un système planifié, industriel, ORGANISE. Je répondrai que nous vivons également dans un système d’exploitation organisé.
Quand des chinois, ou des thaïlandais, ou des mexicains, travaillent dans des conditions indignes pour produire nos iPhones et nos appareils électroménagers, ne s’agit-il pas d’un système organisé ? Quand nous mangeons des légumes espagnols ramassés par des immigrés africains qui sont, véritablement, réduits en esclavage, cela ne fait-il pas partie d’un système organisé ? A notre profit ?

Oui mais, la guerre, me répondra-t-on. Oui mais, les CAMPS, ajoutera-t-on. Comment a-t-on pu laisser faire ça ? Je répondrai, à la décharge des allemands de l'époque, que, lorsqu'ils ont voté Hitler, ils n'ont pas voté pour la guerre mondiale ; ils n'ont pas voté pour les camps de concentration ; tout cela n'est venu qu'après, quand il était trop tard, quand la dictature était en place ; et quant aux mesures anti-juives qui ont été prises très tôt, et contre lesquelles peu de gens se sont élevés, il s'agissait de lois discriminatoires, vexatoires, mais il n'y avait pas encore de volonté affichée d'extermination.
Ainsi, une fois que le processus de dictatorialisation de la société était en place, qui pouvait faire quoi que ce soit ? Qui reprocherait à des gens d'avoir peur de la répression ? (N'oublions pas, non plus, que des mouvements de résistance comme la Rose Blanche (die Weisse Rose) ont existé en Allemagne).
Qui oserait blâmer les iraniens pour ne pas s'élever contre les exécutions d'homosexuels ?
Qui oserait blâmer les biélorusses pour ne pas s'élever contre la dictature en place ?

Nous parlons là des gens qui subissent la dictature ; reste ceux qui y participent. Nous ne attarderons pas sur les salopards qui approuvent directement ce qui se fait et y participent avec plaisir. Reste l'énigme, souvent posée, de l'implication de personnes lambda qui "font leur boulot", comme on dit, sans remettre en cause le système. L'exemple le plus typique étant celle du gardien de concentration, ou du soldat qui assassine des prisonniers dans la campagne polonaise, ou, pire, du prisonnier qui devient kapo dans le camp de concentration. Ceux qui ont la mémoire courte et la vue basse en frémissent déjà d'indignation.
Ils oublient que nous vivons, nous-même, dans une société de collabos et de salopards, et l'actualité en fournit des exemples éloquents.
Il y a ces salariés de l'entreprise PIP qui, pendant des années, savaient qu'ils fabriquaient des produits non conformes et dangereux et qui s'élevaient mollement contre leur hiérarchie, en empochant tout de même leur paye au passage.
Il y a, bien sûr, les salopards qui travaillent dans les usines d'armement.
Il y a nous, consommateurs, qui consommons des produits dont nous savons pertinemment qu'ils ont été fabriqués dans des conditions indignes.
Il y a nous, qui donnons notre argent aux banques qui l'investissent dans des projets favorisant des dictatures, ou des paradis fiscaux.
Il y a ces membres des forces de l'ordre qui critiquent la politique du chiffre que leur impose le gouvernement ; qui se disent écœurés d'arrêter des sans-papiers à la sortie des écoles, ou de harceler certaines personnes pour saisir quelques grammes de shit et embellir les statistiques ; et assurément, elle est belle, cette conscience ; mais qu'attendent-ils pour arrêter leur travail, qu'attendent-ils pour refuser les primes qui leur sont accordées quand ils remplissent leurs objectifs ? Il s'agit typiquement du genre de personnes qui, travaillant dans un camp de concentration, se rendraient au bureau de leur chef en disant
- Chef, je ne suis pas très à l'aise avec la politique de crémation des prisonnier. On nous impose des cadences infernales, on remplit des dizaines de papier, je ne suis pas venu pour ça.
- Taisez-vous, ou vous êtes muté.
- Bien, chef.
Alors bien sûr, ensuite, pour soulager leur petite conscience merdeuse, ils débinent leur hiérarchie, sous couvert d'anonymat, dans les journaux. Mais, vaille que vaille, la politique du chiffre continue d'être appliquée par ces larbins qui, dans 10 ans, fourgueront des juifs dans des wagons sans se poser plus de questions.

Nous sommes tous des gardiens de camp de concentration.

Démonstration vient d'être faite que nous sommes tous des larbins consentants, d'autant plus coupables que nous avons les moyens, contrairement à il y a 60 ans, de faire changer les choses de manière concrète et rapide, que cela ne dépend que de notre volonté. Et qu'au fond, ce qui s'est passé il y a 60 ans est terrible, certes, mais que cela a beaucoup moins d'importance que ce qui se passe maintenant. Alors, oui, nous pouvons oublier la Shoah, nous pouvons oublier Hitler, nous ne nous en porterons pas plus mal.

Oui mais ! s'exclame le petit malin, rappelant que celui qui ne se souvient pas de son histoire est condamné à la revivre.
Permettez moi de sourire devant l'évocation du vieux mythe éculé de la pédagogie édificatrice de l'histoire.
La guerre de 1870 n'a pas empêché la première guerre mondiale qui n'a pas empêché la deuxième.
Se prendre une rouste en Indochine n'a pas empêché les français de mener une guerre inutile, émaillée de tortures en tous genres, en Algérie.
S'embourber au Vietnam n'a pas empêché les américains de se fourvoyer en Irak, et aussi en Afghanistan, aidés, dans ce dernier cas, de leurs alliés de l'OTAN.
Ni l'accident nucléaire de Tchernobyl, ni celui de Three Miles Island, ni celui de Fukushima n'ont provoqué d'électrochoc - c'est le cas de le dire - en défaveur de cette technologie débile et potentiellement dévastatrice.
La hausse annoncée il y a plus de 20 ans, prouvée, et d'ores et déjà perceptible, de la température du globe ne nous a pas détournés de nos modes de consommation criminels et sans issue.
Quant à la hausse continue du prix du baril de pétrole, elle ne nous a pas incités à nous détourner d'une énergie fossile polluante et condamnée à court terme.

Nous sommes tous des gardiens de camp de concentration.

3 commentaires :

  1. Pour ma part, au risque de paraître un peu marginal, un peu fantaisiste (comme dirait Dieudonné), un peu réac' ou coincé, j'oserai opposer à cet article quelques réactions, quelques subtilités.

    En effet, de cet article à la provocation facile et d'assez mauvais goût il faut répondre dans la mesure et le contraste :
    si, effectivement, je ne pense pas qu'il faille faire faire le voyage à tous les élèves de France ou d'Europe, il me semble extrêmement important d'en parler, et même d'en parler beaucoup.
    Il me semble plutôt indécent, ensuite, de noyer cet événement dans un flot flou d'autres "événements historiques dramatiques". Les camps de concentration de sont pas des "détails de l'Histoire" ; ils en sont un tournant majeur. Ils ont eu des conséquences extraordinaires et, plus profondément, illustrent ce que j'appellerais "les potentialités de l'homme", et seront à ce titre toujours utiles dans la quête de connaître l'Homme et de le comprendre. Des événements de ce genre ne sont pas légion, au contraire de Denys Arcand je ne le comparerais pas à l'invasion des Amériques ni même à l'esclavagisme (qui sont tout de même effroyables, là n'est pas la question) : ce qui est important ici, c'est l'extermination méthodique et résolue de groupes d'humains à grande échelle. Aucun événement sur Terre ne soutient la comparaison hormis par exemple les Khmers Rouges ou peut-être le Rwanda.
    Je dis donc que cette atrocité n'est pas sans comparaison sur Terre (elle n'est pas, comme certains ont pu le dire, l'incarnation du mal absolu) ; mais je dis aussi qu'elle n'est pas comparable ou assimilable à n'importe quelle horreur.
    Je m'inscris donc en complet désaccord avec le paragraphe faisant suite à "Pour un relativisme pragmatique", même s'il n'est pas question d'absoudre tout l'occident libéral de ses crimes.
    C'est justement pour connaître l'embrigadement de l'individu et son extraordinaire soumission à l'autorité (voir notamment l'expérience de Milgram à ce sujet) que cet événement est capital dans l'histoire de l'humanité.

    Je ne parlerai même pas de la plate apologie de "ce qui se passe maintenant", comme s'il était détachable d'une histoire, d'un flux, d'un passé, d'une généalogie. Tout cela est certes très moderne, très "in", comme s'il s'agissait d'une énième mise à jour qui jetait la précédente aux ordures, aux lubies passéistes et ridicules d'une autre époque. Ni même de l'idée vaguement révoltée de "changer les choses de manière concrète et rapide". Enfin, le dernier paragraphe, tirade ultime contre l'histoire me laisse pantois.
    Une chose est sûre : l'auteur de cet article ne peut alors qu'approuver la mesure hautement sarkozienne de la suppression de l'histoire au bac scientifique (environ 200 000 élèves chaque année).

    J'ai l'impression d'être pris entre deux terrorismes, les hystériques de chaque chapelle me fatiguent ; je me demande enfin pourquoi quelqu'un qui veut qu'on le laisse tranquille avec cela en fait-il un article aussi long et aussi véhément. A mon humble avis, ce n'est pas la bonne stratégie.
    Tout écœuré qu'il en est, les camps de concentration l'excitent toujours autant.

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  2. Défense en plusieurs points.

    1) Je l'ai précisé, je le dis et je le répète, il ne s'agit pas ici de provocation. On peut certes rire de tout, et je ne m'en prive pas, mais là, en l'occurrence, je suis sérieux.

    2) Dire que "C'est justement pour connaître l'embrigadement de l'individu et son extraordinaire soumission à l'autorité (voir notamment l'expérience de Milgram à ce sujet) que cet événement est capital dans l'histoire de l'humanité" me semble être assez naïf ; ou plutôt je veux dire, justement, que cela en constitue la face la plus directement visible, la plus immédiatement identifiable ; mais ce que je voulais dire, c'est qu'il faut faire attention à ne pas oublier les processus de soumission beaucoup plus insidieux qui sont à l'oeuvre au quotidien, et que nous voudrions occulter. Et que cette réflexion sur nos actes quotidiens - et je crois que c'est important, au-delà d'un certain idéalisme de "comment changer le monde", certes très agaçant -, sur notre rapport au monde, qui devrait constituer la base de tout, peut faire l'économie de l'étude, ou simplement de la connaissance de la Shoah.

    3) Quand je dis que l'on pourrait très bien ne pas connaitre Hitler et vivre très bien ainsi, je m'expose, bien sûr, à ce que l'on me fasse passer pour quelqu'un qui trouverait l'enseignement de l'histoire inutile, et le commentateur ne s'en est pas privé, et c'est de bonne guerre. Ceci dit il me connait assez pour connaitre mon goût pour l'histoire. Ce sujet de "l'histoire édificatrice" devrait faire l'objet d'un article plus long. Il faut évidemment connaître l'histoire, réfléchir, entamer une réflexion sur tous ces évènements passés ; mais quant à croire qu'elle est réellement édificatrice, cela reste à voir - je n'y crois pas une seule seconde. Mais dans ce cas-là, à quoi sert la culture, si, depuis des milliers d'années, nous continuons à nous taper sur la tronche ? (Il faudrait relire le livre de George Steiner, "Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture" qui parle justement de culture et d'Auschwitz)
    Il est vrai, tout de même, que, parfois, un certain pessimisme peut nous gagner. Mais ceci est une autre histoire.

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  3. Pour répondre rapidement, je ne vois pas pourquoi il nous faudrait choisir entre l'histoire concentrationnaire et l'histoire contemporaine. L'une est l'outil de l'autre.
    Pourquoi avoir une vision exclusive de l'histoire et pas une vision totale, contextualisée ?

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