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jeudi 19 décembre 2013

Natacha Nisic, le documentaire dans les interstices

Natacha Nisic, artiste vidéaste et documentariste française, présente du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014 différents projets dans son exposition Echo, au Jeu de Paume à Paris.
   
Au bout de la rampe d’accès qui mène à l’espace qui lui est consacré, on peut déjà voir une douzaine de courtes vidéos montées en boucle : l’artiste a filmé au Super 8 des mains de différentes personnes, âges et sexes confondus, exécutant divers gestes triviaux (éplucher un fruit, tricoter, dépouiller une fleur, se laver et s’essuyer, etc.). Le tout projeté sur douze écrans télé de petit format, ramenant quasiment les mains portraiturées à l’échelle 1.

La première salle est consacrée au projet en cours de l’artiste : Andrea en conversation. Il s’agit ici de neuf écrans de télévision haute définition, posés à même le sol et devant lesquels sont placés quelques coussins invitant les visiteurs à s’asseoir. Les écrans sont disposés de telle sorte que l’on ne puisse pas tous les embrasser d’un seul regard, mais il est possible selon l’angle d’en voir trois en même temps.

Dans la seconde salle que divise une cimaise, on découvre deux projets sur le Japon. Sur la gauche, un mur de trois écrans projette les vidéos formant le film e (qui signifie image en japonais), réalisées à la suite d’un tremblement de terre violent ayant eu lieu à Fukushima en 2008. Elles sont composées de témoignages de quelques habitants qui ont vécu la catastrophe, et de travellings de paysages, d’images enregistrées depuis un avion, de zooms (sur le sol particulièrement), qui en montrent les dégâts. Sur les trois écrans, les images sont alternativement identiques et simultanées ou en décalage, ou définitivement différentes les unes des autres. Seuls les sous-titres sont identiques et synchrones.

f - 2013
 Projection vidéo HD, couleur, son, 17 min 37 s



    Leur font face deux fresques dessinées, de silhouettes humaines revêtues de tenues anti-radioactives. L'artiste dit, pour sa pièce Fukushima, avoir reporté aux crayons de couleur des photos de presse des ouvriers de la Centrale Tepco, ces futurs hibakushas.
    Sur la droite, un large écran unique projette le film f, tourné en 2013 à Hisanohama, ville côtière de la préfecture de Fukushima, durement frappée par la triple catastrophe du 11 mars 2011. Il s’agit d’un long travelling sur le paysage ponctué de temps en temps par le contrechamp instantané offert par des miroirs soigneusement disposés sur la trajectoire de la caméra. On peut ainsi voir le bord de mer qui semblait normal, et simultanément les ruines de la ville à l’arrière-plan, et vice-versa.



Andrea en conversation

III. Les soins

Les neuf vidéos de cette installation retracent partiellement le parcours d’une jeune allemande contemporaine, originaire de Bavière, Andrea Kalff, que diverses circonstances ont menée à se convertir au chamanisme coréen, mis en rapport avec des extraits de films d’archives du père Norbert Weber, datant de 1925 et tournés en Corée sous occupation japonaise.

L'histoire
Ce fut par pur hasard que Andrea, jeune femme moderne de confession catholique, mère de trois enfants, âgée alors d'une trentaine d'années, fit la rencontre de Kim Keum-hwa. Celle-ci est grande chamane, élue "trésor national" en Corée où elle est considérée comme une bienfaitrice et la guérisseuse de tous les maux. Lors d'un colloque de présentation du chamanisme coréen se tenant en Autriche, Kim Keum-hwa, venue pour former de nouvelles recrues, repéra Andrea à qui elle annonça qu'elle était atteinte de byeong, la maladie de la chamane (mudang en coréen). C'est-à-dire la maladie initiatique, qui révèle au chamanisme. 

VII. Le pays du matin calme
Film d'archive de Norbert Weber
Photogramme
(Une danse chamanique kut pour soigner un patient atteint de fièvre)

Sceptique, la jeune femme ne prêta guère attention à ces propos qui lui parurent décousus et irrationnels. Mais deux semaines plus tard, elle apprit qu'elle était atteinte d'un cancer de l'utérus, à un stade assez avancé. Au lieu de choisir un traitement chimio ou radio-thérapeutique, elle se tourna vers le chamanisme, en contradiction avec son monde et son éducation catholique. Elle réalisa même un premier voyage en Corée pour être initiée à cette religion encore très vivante là-bas.
Elle engagea ainsi un combat non seulement contre la maladie mais également contre son passé, ses "fantômes", les traumatismes inavoués jusqu'alors (un frère gravement blessé au cours d'un accident, resté longtemps dans le coma, décédé depuis ; d'une incompréhension mutuelle avec ses parents qui a conduit à la rupture de leurs liens ; des membres de sa famille déjà atteints de cancers...). Dans une des interviews, elle avoue avoir eu depuis son adolescence des moments de grande faiblesse morale, que par la suite ses enfants arrivaient à ressentir et extériorisaient eux-mêmes de manière assez inquiétante et troublante ; et entendre des voix qu'elle prenait pour des hallucinations.
Aujourd'hui ayant parfait sa formation de mudang auprès de sa mère spirituelle Kim Keum-hwa, et réussi sa "confirmation" lors d'une cérémonie rituelle, Andrea écoute ses voix intérieures et celles de ses patients pour les soigner. C'est à son tour elle-même qui forme de nouveaux chamans en Allemagne et en Autriche.

IX. La Confirmation
Les lames ont été affûtées en secret.
Andrea montera sur deux couteaux ainsi préparés, pieds nus.

Le père Norbert Weber quant à lui, était un missionnaire du début du XXème siècle. En Corée, il tenta donc de répandre la religion catholique dans un pays où le chamanisme était encore tout à fait commun. Il assista à des cérémonies qu'il filma et dont il cacha les pellicules pour éviter la censure nippone.


 

lundi 17 juin 2013

Hackerspaces, Hacklab, Fablab

Étymologiquement, le hacker est celui qui bidouille, qui taillade, qui court-circuite. Ce n'est pas à proprement parler le pirate informatique, sens qu'a pris le terme depuis deux décennies, car le mot hacking (bidouillage, bricolage) est confondu avec le mot anglais hijacking (piratage), et que les pratiques informatiques des uns luttent par les mêmes procédés à celles des autres.
"Le hacking, c'est le contournement intelligent des limites imposées, qu'elles le soient par votre gouvernement, votre serveur IP, vos propres capacités ou les lois de la physique."(1)

L'éthique du hacker, créée au MIT - Massachussets Institute of Technology, aux États-Unis, pionnier dans le milieu - , comprend ces six règles :

- L'accès aux ordinateurs - et à tout ce qui peut nous apprendre comment le monde marche vraiment - devrait être illimité et total.
- L'information devrait être libre et gratuite.
- Méfiez-vous de l'autorité. Encouragez la décentralisation.
- Les hackers devraient être jugés selon leurs œuvres, et non selon des critères qu'ils jugent factices comme la position, l’âge, la nationalité ou les diplômes.
- On peut créer l'art et la beauté sur un ordinateur.
- Les ordinateurs sont faits pour changer la vie.

On le voit, les ordinateurs et l'informatique ont une place prépondérante chez les hackers, aujourd'hui renforcée par Internet et le réseau, permettant évidemment une libre circulation des informations, une rapidité d'exécution et de partage et une globalisation des données.


Neri Oxman,  Casque - # série Pneuma
2012, Matériaux digitaux, impression 3D,
Centre Pompidou, Paris, France


Le hackerspace ou hacklab est donc un lieu où les "bidouilleurs" peuvent se retrouver (2) pour mettre en commun les outils (machines, logiciels et ordinateurs) sous forme de prêt ou de location, mais aussi et surtout leurs connaissances et leurs compétences et chercher ensemble des solutions à toutes sortes de problèmes, qu'il s'agisse de la construction d'une machine (imprimante 3D (3), découpeuse laser, robots et prototypes, etc.) ou de l'accompagnement d'un projet artistique, professionnel voire micro-industriel (à petite échelle). S'y organisent aussi des journées de présentations ou de workshops (ateliers intensifs), ou des soirées de conférences (notamment sous la forme de conférences-performances - format TED, 15 minutes environ, ou format Pecha Kucha, 20 images pendant 6min 40).
L'administration de ces lieux peut varier, généralement basée sur un conseil élu parmi les membres actifs. Elle repose sur la cooptation, la méritocratie et une sorte d'éthique du consensus mou (4).
Ce sont de véritables Laboratoires de Recherche de Communautés Ouvertes.
Les FabLab (contraction des mots Fabrication Laboratory, [laboratoire de fabrication]) consistent en des lieux ou des ateliers de fabrication numérique regroupant artistes, designers, ingénieurs, informaticiens et amateurs qui se doivent de respecter la charte FabLab mise en place par le MIT. Généralement implantés dans les universités, ils ne sont pas aussi fermés que les hackerspaces, et donc privilégiés des politiques, des industriels et des entrepreneurs.

Hackerspaces et FabLab représentent aujourd'hui un nouveau modèle économique, communautaire et local, basé sur le partage des données (wiki), des connaissances et un développement de pratiques industrielles « libres » et démocratiques, tels que les logiciels libres ou la réalisation de machines auto-duplicatives puis d'objets physibles, c'est-à-dire d'objets que l'on peut rendre physiques. Par conséquent, à portée globale.
D'autant plus que le financement de ces lieux (locaux, matériels, événements) se fait entièrement avec les frais d'adhésion et à l'occasion par le crowdfounding, c'est-à-dire le financement par la foule, dont kisskissbankbank est le modèle le plus représentatif. Ce sont les particuliers qui investissent leur argent dans un projet qui leur semble viable (5). Ils deviennent ainsi"produtilisateurs", et acteurs d'une économie participative et locale en pleine de voie de développement.

Neri Oxman,  Armure - # série Pneuma
2012, Matériaux digitaux, impression 3D,
Centre Pompidou, Paris, France


Neri Oxman,  Casque - # série Medusa
2012, Matériaux digitaux, impression 3D,
Centre Pompidou, Paris, France






1. "Hacking is the clever circumvention of imposed limits, whether imposed by your government, your IP server, your own personality, or the laws of physics." — St. Jude
Définition donnée par Jude Milhon (1939-2003), grande hacker plus connue sous le pseudo de St. Jude.

2. Après adhésion ou parfois participation bénévole pour ceux qui sont financièrement limités.
Les hackerspaces sont fréquentés par des personnes de tous horizons (hackers, entrepreneurs, survivalistes, écologistes, décroissants, scientifiques, anti-consuméristes, bobos, biohackers... et même par des enfants) pour des motivations tout aussi diverses : maîtrise de la technique, maîtrise de son environnement, curiosité, éthique ou nécessité.
http://hackerspaces.org/wiki/List_of_Hacker_Spaces

3. "L’impression 3D est une technique de production industrielle. L’imprimante, va par ajout de matière fondu (plastique, cire ou métal) réaliser des objets numériques en 3D. Le fonctionnement est similaire à celui d’une imprimante de bureau, sur laquelle on a ajouté un axe (la hauteur).
Cette technologie est déjà très présente dans l’industrie (on imprime des pièces pour l’automobile, l’aviation..) et dans l’architecture ou le design." Tristan Fraipont, Immersion dans un Hackerspace à Shanghai, 2012

4. D'après Vivien Roussel et Loïc Féjoz : le "consensus mou" est en fait le non-refus d'une proposition, validé au bout d'une quinzaine de jours sans opposition de la part des autres membres.

5. Selon l'accord passé entre les parties, les founders sont récompensés par la suite, allant de la communication des plans, de la présence de leurs noms sur le "générique", jusqu'au don d'exemplaires des pièces réalisées.
 


Pour en savoir plus vous pouvez vous rendre :


sur le site de Tristan Fraipont : http://navicorp.org/references/
et son mémoire qui traite d'un hackerspace à Shanghai: http://navicorp.org/黑客.pdf

sur le site du MIT : http://www.mit.edu/ 


sur la carte mondiale des hackerspaces et des fablabs : http://diy.wedodata.fr/web/#2/-24.2/0.0

Pour les travaux de Neri Oxman : http://web.media.mit.edu/~neri/site/projects/projects.html
et au Centre Pompidou
Crédits photo : Yoram Reshef

samedi 13 avril 2013

Le Papier est mort ! Vive le papier !

"On n'a jamais inventé de moyen plus efficace de transporter l'information, que je sache. Même l'ordinateur avec tous ses gigas doit être branché. Pas ce problème avec le livre. Je le répète. Le livre est comme la roue. Lorsque vous l'avez inventé, vous ne pouvez pas aller plus loin.

[...]

La question est plutôt de savoir quel changement introduira la lecture sur écran [...] ? [...] que perdrons-nous ? Des habitudes surannées, peut-être. Une certaine sacralité dont le livre fut entouré dans le contexte d'une civilisation qui l'avait placé sur l'autel. Une intimité particulière entre l'auteur et son lecteur que la notion d'hypertextualité va nécessairement mettre à mal. L'idée de "clôture" que le livre symbolisait et par là même, à l'évidence, certaines pratiques de lecture. "*

Et si je vous promettais de terminer cet article plus tard, car je n'ai pas mes livres sous la main, et aucun électronique dans ma valise ?
En attendant, une pensée pour le papier...
 



A suivre  

*N'espérez pas vous débarrasser des livres, Eco Umberto, Carrière Jean-Claude, entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac, Grasset, 2009

lundi 7 janvier 2013

documentation céline duval

(Cet article s'inscrit dans mes recherches sur l'archive et la collecte d'images. Il s'agit ici d'un compte-rendu d'exposition)


 documentation céline duval, sans majuscule s'il vous plaît, est son nom complet d'artiste. (1)
  Connue notamment pour ses travaux éditoriaux, elle a réalisé différentes publications, allant de ses Revue en quatre images, ses Cahiers d’image en collaboration avec Hans-Peter Feldmann, des livres à des commandes. (2)


  Outre son travail de publications et d’édition, elle mène, entre 1998 et 2010, un projet vidéo qui se décline en une soixantaine de courts-métrages (format de 3 à 15 minutes) : Les allumeuses. Elle se filme en train de jeter au feu (en hors-champ) des tas d’images, tirées de magazines ou de publicités, soigneusement sélectionnées et triées par thématique (par exemple : Manger, Boire, Avec les yeux cachés, De dos, etc.) et sur lesquelles on peut voir des personnages - de jeunes femmes aguicheuses, en grande majorité - «allumer» le spectateur. 


 


  Tour à tour guetteuse, chasseuse, fouineuse, cueilleuse, collectionneuse et échangeuse d’images, documentation céline duval produit elle-même très peu d’images et opère ses collectes dans :
- le fond familial
- les revues et magazines
- les marchés aux puces et vide-greniers
- sur Internet, par le biais des forums
- lors de rencontres qu’elle organise elle-même
  Une fois sa moisson faite, elle les classe et les archive par thématiques.
 
  Dans un premier temps, sa recherche fut axée sur la mode et la publicité, pour s’en détourner au fur et à mesure et se diriger vers l’archive familiale et l’image amateur.
Invitée par La Cuisine (3), documentation céline duval a réalisé une résidence intermittente d’avril à juillet 2012 à Nègrepelisse. Ce n’est pas uniquement dû à la connotation culinaire du Centre et des thématiques qui s’y traitent que documentation céline duval a axé son travail sur la nourriture et la photographie : elle étudie, en collaboration avec la SFP (Société Française de Photographie), les liens étroits qui unissent la chimie photographique à la cuisine (albumine, gélatine des autochromes). 
  Elle a organisé des rencontres «Albums de famille» et travaillé avec dix-huit familles de Nègrepelisse. Elle était alors en quête de photographies où l’ambiance est conviviale, festive, et a ainsi fait son choix parmi les nombreuses images de repas de famille, de fêtes mais aussi, dans le souci d’offrir une vision des activités de la ville, de l'agriculture et de la viticulture.


  Pour l’artiste, l’appropriation de ces images passe par :
- le choix des images
- le travail de numérisation, de dépoussiérage afin d’ôter tout aspect affectif ou nostalgique des vieilles photos et d’entrer dans l’image pure
- les connexions qu’elle établit entre elles
- le travail d’accrochage


  Ici, les photos ont été réimprimées sur papier fond-bleu et collées au mur comme un papier-peint (écho à cet art domestique), sur le principe d’un jeu très répandu dans les foyers : le Scrabble. Jouant par là à des croisements de motifs ou de thèmes.
Une ligne de photographies de tracteurs croise une colonne de pièces-montées sur l’image d’une pièce-montée en forme de tracteur.
  Buffet froid est une autre installation, composée d’une table recouverte intégralement de livres de cuisine, récoltés (en réalité empruntés) sur place.
L’artiste nous invite à une dégustation des images en nous déroulant un véritable menu, fluide au regard : les livres sont ouverts sur les pages illustrées, et chacun offre une part de cet immense banquet. Les ayant disposés de manière réfléchie, l’artiste nous propose de revisiter les standards de l’imagerie culinaire, qui comme tout, évoluent avec le temps : les couleurs surannées, les mises en scène dépassées, les recettes à l’ancienne... Tout entre en écho avec les natures mortes de la peinture flamande.


  Elle crée aussi un clin d’oeil à la deuxième installation qui n'est autre qu'une fausse cheminée, en ayant disposé en face des livres ouverts sur des images de plats cuits au feu de bois ou dressés près d’un âtre.
  Son installation est tapissée d’un papier-peint à choux dégoulinants de crème, dans laquelle brûle une télévision (hertzienne, et qui pour le coup, ne fonctionnait pas) : y sont diffusés trois courts-métrages de la série Les allumeuses, en rapport avec l’exposition : Manger et Boire.
  Le papier-peint, réalisé par la graphiste Myriam Barchechat, invitée par documentation céline duval, symbolise un dégoût, un écoeurement, la fin d’une adhérence à ces images lisses et glacées des magazines. Ce que confirme les vidéos ; bien que le fait de filmer la destruction (en hors-champ) des coupons de papiers les sauvegarde, les protège de l’oubli.
De chaque côté de La cheminée, on peut voir une image : sur la gauche il s'agit d' Autoportrait par procuration : une jeune fille portant un T-shirt à son nom, Céline, photographiée derrière la barre de navigation de la Belle Poule ; tandis que sur la droite, on trouve un poster de Myriam Barchechat représentant un trophée en chocolat blanc, pièce réalisée par un maître-pâtissier de la ville.
  Les délices de l’écran est une œuvre en collaboration avec Alice Laguarda, auteur du livret qui a donné naissance aux tilts de documentation céline duval.
  Les textes recensent quelques films où se déroulent des scènes qui ont un fort rapport à la nourriture, et les analyse pour révéler toutes les tensions et les pulsions sous-jacentes, la sensualité omniprésente entre corps et nourriture.
documentation céline duval s’est basée sur ce choix pour mettre en place ses tilts : la confrontation d’une image amateur collectée sur Nègrepelisse et d’une capture d’écran des films analysés, qui se ressemblent formellement (dans la composition, le cadrage, les couleurs) ou thématiquement.
  L’artiste a ensuite réalisé des magnets avec les images capturées et disposé les photos amateur sur des plaques émaillées censées rappeler des portes de frigidaires. Le film connu devient produit dérivé, produit de consommation, déjà diffusé, déjà digéré.


  Ce que je reproche à ce travail mené pendant la résidence, c'est la littéralité des œuvres, à mon avis très limitative dans l'interprétation et la subversion. J'ignore si cet aspect est uniquement dû au fait que le projet s'est réalisé lors d'une résidence d'artiste, que les villageois ont été amenés à contribuer très largement au travail de documentation céline duval, qu'il est difficile de travailler une matière pour laquelle d'autres ont beaucoup d'affection, qui sont sur place, sans tomber ni dans la dérision ni dans le détournement non souhaité.
  L'espace d'exposition (une salle de la médiathèque) contribuait à me donner cette sensation d'amateurisme, cette idée d'aller à la rencontre d'un public moins averti, mal habitué peut-être, de faire de l'art contemporain à la campagne puisque c'est à la mode ; et ce malgré tout le soin porté à l'accrochage.
Ne connaissant pas la majeure partie du travail de documentation céline duval, à savoir ses éditions et publications, je ne peux porter un jugement que sur cette exposition.

 


1. Artiste française, née en 1974, ancienne élève des Beaux-Arts de Nantes, elle est représentée par la galerie Sémiose.    

2. à voir sur son site : doc-cd.net  dans les rubriques Publications et Livres Uniques.

3. Centre d'art et de design, La Cuisine, à Nègrepelisse, en attente actuellement de son lieu d’exposition. Petit détail mais pas des moindres puisque le bâtiment qu’ils font construire est situé sur les ruines de l’ancien château de la petite ville. Ils proposent donc aux artistes de travailler sur les thèmes plus que récurrents de la mémoire, de l’archive et de la confrontation passé/présent. 
 

mardi 9 octobre 2012

Le panoptisme

Le panoptisme est un dispositif permettant de tout voir (littéralement en grec), depuis un point fixe, généralement orthocentré, et ce sans être vu. Cette capacité à tout cerner, à tout embrasser d'un seul regard sans que la réciproque soit possible, est la notion clé de ce dispositif.

Le Panopticon, selon les plans de Jeremy Bentham
  
 Sa forme la plus aboutie, architecturalement parlant, est le projet conçu par Jeremy Bentham : le Panopticon. Il s'agit d'un bâtiment idéal, presque utopique depuis le XVIIIe siècle. Construit en forme d'anneau, lui-même entièrement constitué de cellules uniquement ouvertes sur des baies vitrées orientées vers la tour centrale, érigée comme un phare et reliée au monde extérieur par un tunnel souterrain. Afin de laisser dans le doute permanent les sujets surveillés (à savoir s'ils sont ou non continuellement surveillés par le gardien), Bentham avait mis au point un système de volets à persiennes et de portes à chicane (pour éviter toute variation d'éclairage), ainsi que d'une autre tour de contrôle pour assurer un pouvoir moins despotique à celui qui est présent dans la tour centrale de surveillance. Bien sûr, il s'agissait aussi de veiller à ce que celui-ci ne manque pas à son devoir de vigilance. Ce dispositif serait, selon son créateur, applicable pour surveiller aussi bien les prisonniers, que les malades mentaux (à son époque, les hôpitaux et centres spécialisés étaient encore loin de voir le jour), les malades hospitalisés, les ouvriers, les écoliers...
  
Un modèle d'installation panoramique selon R.Barker

   Certains ont su détourner ce modèle architectural à leur avantage. Tel le peintre Robert Barker, en 1792, avec ses Panoramas, toiles panoramiques qui recouvraient du sol au plafond une pièce circulaire dans laquelle le public accédait par un escalier à colimaçon au belvédère central. Ou encore dans les salles de projection spécialisées (pour figurer la voûte céleste par exemple) et des mises en scène théâtrales contemporaines : Wajdi Mouawad pour sa pièce Ciels a fait installer le public sur des sièges pivotant pour pouvoir suivre les acteurs au gré de leurs déplacements dans la scène qui entourait les spectateurs.

Ciels, de Wajdi Mouawad    ©photos Jean-Louis Fernandez

  L'avantage du panoptisme, et ceci Bentham le relève au sujet de son Panopticon, est que le "pouvoir de voir sans être vu" peut être donné à tout le monde, et il peut également être contenu. De plus, cela peut se réaliser sans faire entrer en jeu un grand nombre de personnes : un surveillant suffit pour des dizaines de surveillés cloisonnés. 
  Les médias actuels ont inversé la tendance : ce sont des milliers de personnes qui surveillent un petit nombre, dans la télé-réalité dont il est inutile ici de donner des exemples vu leur succès. Cela s'explique par le fait que notre société moderne est construite sur un principe de surveillance (encore jamais égalée dans l'Histoire) et que le public a la sensation de détenir un certain pouvoir sur ces cobayes consentants, pouvoir qui dans son quotidien lui échappe totalement. Car cette illusion est nourrie par la conscience même de se savoir surveillé. Il n'a pu échapper à quiconque l'omniprésence des caméras et systèmes de surveillance. Elle est l'assise du pouvoir : partout, tout le temps, sur n'importe qui, elle permet de briguer les esprits en mettant une pression tant morale que psychologique. Lorsque l'on se sait regardé, on ne sent plus libre d'agir à sa guise, et il devient irraisonnable d'agir contre l'ordre établi.

Jellyfish Eyes, Takashi Murakami, 2002
   Cette notion du panoptisme est donc essentielle pour asseoir son pouvoir et son efficacité : les forces en sont donc munies ; le pouvoir peut centraliser toutes les données (et cela est d'autant plus facile aujourd'hui avec le Web et les réseaux sociaux où les gens se répandent en informations personnelles), et s'en servir contre ceux qu'il cherche à réprimer.
 Ce danger, George Orwell le dénonçait en 1948 dans son œuvre majeure 1984 : la possibilité pour un pouvoir exécutif de centraliser et d'utiliser chaque donnée de chaque individu, de manipuler toutes les archives et les connaissances, etc.
  La surveillance n'a alors plus de raison d'être permanente : le système est si bien pensé que le sujet surveillé, se croyant toujours l'être, agit de la manière que l'on attend de lui (l'écolier ou l'ouvrier travaille sans se distraire, le prisonnier ne tente pas de s'évader, etc.), de même pour le surveillant qui est contrôlé à son tour. Il s'instaure une auto-surveillance comme une auto-censure. Le contrôle passe d'une personne extérieure voire d'un robot (cf. Hal9 dans 2001 l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, 1968), à une "conscience morale" intérieure qui officie seule, de manière innée.



  A l'inverse, le pouvoir en place actuellement prône une politique de la transparence, arguant qu'il n'a rien à cacher et que tout doit être accessible aux citoyens. Cela les rassure, croyant devenir ainsi "la seconde tour de surveillance", les surveillés surveillant les surveillants.
  Le voir est pouvoir, il serait donc juste que dans une démocratie ce soit le peuple qui voie.
Cela est d'autant mieux prouvé que lorsque l'on prive la société de son droit de voir, comme le fit Margaret Thatcher lors de la guerre des Malouines (un véritable embargo visuel), on le prive de son pouvoir (ici décisionnaire quant au pour ou contre cette fameuse guerre).

  Si cette notion du panoptisme explique en grande partie l'attachement d'un pouvoir en place à vouloir surveiller le monde qu'elle régit, elle ne doit pas toutefois généraliser le pouvoir de l'image. Voir n'est forcément savoir. Mais il est certain que tant que voir (et particulièrement tout voir) sera une possibilité, il y aura un double tranchant à ce pouvoir : bien régulé, il est le garant d'une sécurité et d'un ordre ; entre de mauvaises mains il est l'outil de prédilection pour la répression et la diffusion totalitaire.

Jeff Wall, Restoration, 1993


Pour en savoir plus, je vous invite à lire Surveiller et punir de Michel Foucault.