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mercredi 17 juin 2015

La loi du marché : film stupide ou crétin ?

La loi du marché (Stéphane Brizé, 2015) met en scène Thierry, ouvrier licencié depuis plus d’un an, à la recherche d’un emploi, entre humiliations quotidiennes, espoir et désillusion. Nous suivons, au plus près, son entrevue à Pôle Emploi, son entretien d’embauche par webcam, la vente de son mobile-home pour tenter de sauver sa maison, sa discussion avec sa banquière… Finalement Thierry trouve un emploi de vigile dans un supermarché : il se rend vite compte – cela lui est expliqué rapidement – que son rôle va être davantage de surveiller les employés eux-mêmes plutôt que les clients. 

Le cinéma de Stéphane Brizé est naturaliste : pas d’effets de mise en scène, la vérité brute, nue, des plans longs, à la limite parfois de l’ennui – confer la visite puis la négociation entre Thierry et sa femme et un couple d’acheteur pour le mobile-home. 

Oui, Thierry a une femme ; et puis un fils, handicapé. Stéphane Brizé n’en ferait-il pas trop, dans un mélange incertain entre Zola et Dickens ? À trop vouloir faire de pathos, son film risque de perdre toute crédibilité. Heureusement, des instants lumineux, émouvants, entrecoupent la grisaille : le cours de danse, la scène familiale… c’est, peut-être, l’une des seules qualités du film : parvenir à maintenir l’espoir, une certaine légèreté.


Parce que sinon, La loi du marché est un film insignifiant. Enfin, il fait sens, mais pas dans la direction que voudrait lui imprimer Stéphane Brizé.
Le dispositif cinématographique, avant tout : occupé à produire un effet de réel, quasi documentaire, le réalisateur oublie, tout simplement, de faire du cinéma (1). Rivé au réel, Stéphane Brizé obère ce qui fait le cinéma : la grâce, l’évadée, la création… On ne lui demande pas, bien sûr, de colorer son film version pop et de faire danser et chanter ses comédiens, ni de faire de grands mouvements de grue ou un bel éclairage à la Rembrandt, ni d’inviter Woody Allen, mais tout de même… on a souvent stigmatisé – à raison - Sebastiao Salgado pour son esthétisation de la misère la plus noire, la plus sordide, pour en faire de beaux tableaux encadrés dans les galeries, offerts au bourgeois, mais cela justifie-t-il la pauvreté du cinéma de Stéphane Brizé ? 

Sebastiao Salgado, Réfugiés, Éthiopie, 1984
(Le montage n'est pas le fait du photographe)


Cinématographiquement, La loi du marché n’existe pas. Le film ne vaut que pour son propos, assez juste au demeurant : la brutalité du capitalisme, qui met en concurrence les travailleurs les uns avec les autres, les obligeant même à se surveiller mutuellement et se dénoncer les uns les autres, au point de perdre leur dignité même. Ainsi, reptation et imploration constituent-elles les deux mamelles du capitalisme moderne, et Thierry se voit bien obligé de surveiller, sur ses écrans, les caissières pour vérifier qu’elles ne s’empareraient pas des bons de réduction oubliés par les clients – confondues, deux d’entre elles seront licenciées – l’une d’elle se suicidera sur son lieu de travail.
Cela vaut-il que l’on oublie de faire du cinéma ? Non. Un film comme
Louise Wimmer (Cyrille Menegun, 2012), très dur lui aussi, mettait en scène cette précarité de manière bien plus intelligente - je pense également à Bird (Pascale Ferrand, 2015).


Cela dit ce film, sans le vouloir, pose bien cette question : quelle place pour l’engagement politique en art ? Bernard Génin, dans le magazine Positif de juin 2015, disait, en conclusion de sa critique du film Un Français (Diastème, juin 2015) : « Le film ressemble à un tract rédigé à la hâte et lourdement explicatif. Cela dit, à l’heure où le Front national tente de maquiller sa façade, tout ce qui peut rappeler que rien n’a changé dans l’arrière-boutique, et surtout dans quelle ignominie plongent ses racines, est le bienvenu ». Le propos prend ainsi, comme dans La loi du marché, le pas sur la forme, transformant le film en un manifeste tristement didactique, et partant, sans aucun intérêt artistique. Appauvrir la forme au profit du fond, c’est condamner l’esprit humain à la rétractation, l’assèchement, le recroquevillement, alors qu'il a besoin, comme toujours, de création, de réflexion, si ce n'est de sublime ; de souffle, d'envolée, de lyrisme... Quel triste monde que celui de Stéphane Brizé, qui n'a à nous offrir que le naturalisme de Zola sans le style d'Émile ! 




1. Le processus naturaliste - si ce n'est néo-réaliste - est poussé à l'extrême puisque, aux côtés de Vincent Lindon, l'on ne voit que des amateurs, jouant peu ou prou dans le film le rôle qu'ils jouent dans la vie. Cela dit, c'est Vincent Lindon qui repart avec le prix d'interprétation (alors qu'il est arrivé que des acteurs soient primés à titre collectif), et pas les amateurs (faut pas déconner non plus), qui ne servent finalement que de caution, de faire-valoir à la stratégie de Stéphane Brizé, dont l'insincérité fondamentale est ici mise à nu, et partant l'insincérité ontologique du système qui le porte au pinacle. Mais comment des jurés dont l'esprit est entièrement bouffépar l'esprit du star et du mass-système pourraient-ils ne serait-ce qu'effleurer cette vérité ? 

mercredi 25 mars 2015

Plats de substitution, pièges à cons ?

La décision du maire UMP de Châlon sur Saône de supprimer les menus de substitution sans porc provoque, depuis la mi-mars, un débat absolument hystérique. Cette décision est-elle cependant si scandaleuse que cela ? Non, dans la mesure où elle se contente d'appliquer jusqu'au bout le principe de laïcité. Oui, s'il s'agit d'emmerder les muslmans. 

Le principe de laïcité devrait, à mon sens, être appliqué de manière jusqu'au boutiste : c'est à dire que le religieux ne doit jamais, jamais, interférer dans la vie publique du pays ; c'est à dire que la République et ses institutions n'ont jamais à s'adapter, à se plier à des revendications religieuses.

La religion est une affaire privée, basée sur une croyance, que je qualifierai d'irrationnelle, en une entité supérieure qui aurait délivré des textes auxquels des idiots croient devoir se plier. Refuser de manger du porc parce que c'est écrit dans le Coran ou la Torah est stupide ; refuser le mariage homosexuel au nom d'un impératif religieux est stupide. Ainsi la religion doit-elle demeurer une affaire strictement privée. Les croyants parlent aux croyants, et à eux seuls. Aussi les prises de position publiques des uns et des autres, évêques, rabbins ou quoi que ce soit, sur des sujets de société sont absolument inacceptables.
À ce titre la visite de François Hollande au Pape en janvier est scandaleuse, puisque le Pape ne peut représenter que la communauté des croyants, et que son avis, ses prises de position, basées sur des commandements irrationnels, ne peuvent être écoutés par le président d'une république laïque [1]. 

Certains avancent que la laïcité, ce n'est pas l'interdiction des religions, c'est le respect des pratiques religieuses de tous, qui doivent permettre de vivre ensemble.
Non : on ne peut pas respecter une religion ; tout au plus peut-on la tolérer : après tout, que des idiots s'agenouillent devant un prêtre pour participer à l'eucharistie, c'est leur problème, tant qu'ils ne viennent pas imposer leurs croyances aux honnêtes gens. 

Ainsi n'est-il pas possible, dans une école laïque, de proposer des menus de substitution : ce n'est pas que ce soit difficile en soi, c'est même très simple ; c'est simplement la réaffirmation que rien ne peut justifier que la République prenne en compte la croyance de ses citoyens, et qu'il ne faut rien céder sur ce principe-là (malheureusement, de nombreuses communes, en ce qui concerne la cantine, le font). 

La soutane d'un curé, le voile d'une jeune femme, les tresses d'un rabbin, la robe d'un bouddhiste, dans l'espace public, me dérangent profondément, et me donnent envie de donner des coups ; cependant, le port d'un signe religieux ne m'atteint pas, ne me force à rien, et relève d'un strict choix personnel : je ne milite donc pas pour leur interdiction. Par contre, devoir changer de chemin sur le trottoir parce que des simples d'esprit n'ont pas assez de place dans leur niche à con pour prier, cela m'énerve profondément.

Je revendique avec véhémence cette position ultra-laïque. Le problème, c'est que nombre de ceux qui la prennent le font pour de mauvaises raisons, avec pour but de stigmatiser les musulmans. Le Front National n'est pas laïc, qui rappelle en permanence les racines chrétiennes de la France. Leur grande peur, in fine, est celle du "grand remplacement", théorie idiote inspirée par Renaud Camus ; c'est la peur que la France, demain, soit envahie de "bougnoules" et de "bicots"[2]. Nombreux sont les membres de l'UMP à partager ces positions, qu'ils soient sincèrement réactionnaires ou simplement avides de récupérer quelques abrutis d'électeurs.
Ce respect des valeurs laïques qu'ils prônent n'est rien d'autre que le cache-sexe de leur racisme turgescent et nauséabond. 

Soyons laïcs, chiche ; mais alors, abandonnons le poisson le vendredi (j'ai mangé du poisson le vendredi en 6ème, ça se fait toujours) ; récusons le Concordat qui, en Alsace, accorde des privilèges exorbitants aux courants religieux (et coûte très cher à l'état, puisque c'est lui qui paye les curés, les imams, les rabbins) ; etc., etc. 

Le principe de laïcité doit être réaffirmé, et en tout cas ôté des mains de l'extrême droite qui en fait un bien mauvais usage et le dessert profondément. 













samedi 14 septembre 2013

Le non-interventionnisme en Syrie : la sarabande des faux-culs.


Ouf. Après plus de deux ans et demi de conflit sanglant, plus de 100 000 morts, d’exactions et de tortures en tous genres, le franchissement de cette fameuse ligne rouge dont on nous rebat les oreillles, franchissement caractérisé par l’usage de gaz innervants par les armées de Bachar al Assad, ce franchissement, donc, pouvait peut-être obliger ceux qui se contentaient mollement d’observer à intervenir - enfin.



Il faudra tout d’abord expliquer en quoi l’usage de gaz constitue un crime plus grave que l’envoi d’obus et de missiles sur des populations. L’idée est un peu la même, non ? C’est de tuer, de blesser, de mutiler, n’est-ce pas ? Cependant, un ami syrien me confirme à l’oreillette que, c’est vrai, le gaz c’est moche, alors que les missiles et les coups de mitraillette au derrière, ça va, c’est pas méchant ; c’est de « bonne guerre ». Quand un quartier entier est rasé à coups de missiles aériens et de tanks, on sourit, on se rassure, parce qu'il ne s'agit que d'armements "conventionnels" ; et le mari enlace tendrement sa femme avec son tronc (parce que ses bras sont partis), le frère s'amuse à rejouer les épisodes de la vie de Saint Denis (parce qu’il a perdu sa tête), tandis que la mère prépare du boudin (profitant de ce que son artère fémorale a été sectionnée par une grenade). Bande de cons.
Mais admettons. Enfin non, n’admettons pas, mais tant pis. 



              (vidéos disponibles sur le site du ministère de la Défense - www.defense.gouv.fr)


Disons que l'on pouvait se dire qu’un mal pouvant faire un bien, ces mille morts gazés allaient provoquer un choc et une intervention violente et brutale. Une prise de conscience, même tardive, même entachée d’hypocrisie, c’est toujours ça de pris. Or il se trouve que nous sommes tombés en plein bal des couards – et pas à la fin du bal, non, au début, au tout début, et le défilé des arguments mités et des arguments fallacieux peut commencer. 

Certains par exemple osent encore parler de « résolution diplomatique du conflit ». Il faut vraiment être doté du cerveau d’un poulet consanguin bercé trop près du mur pour croire que, depuis deux ans, Bachar al Assad ait montré une seule fois la volonté de discuter. Après deux ans et demi de boucherie, une réconciliation est-elle envisageable ? Non, bien sûr – et elle n’est pas souhaitable.

Dessin de Willem (Libération du 12 septembre 2013)


Un autre argument, tout aussi révélateur de l’esprit de ces malfaisants fils de putes, est qu’une intervention risquerait de provoquer une déstabilisation régionale de grande ampleur. Faut-il avoir de la merde dans les yeux – et bien épaisse de surcroit – pour ne pas voir que la région est déjà déstabilisée ? Il y a deux ans et demi, quand une rébellion laïque s’est mise sur pied, ces mêmes fils de chiennes ont utilisé toute une batterie d’arguments pour ne pas les armer – arguant notamment du fait que certaines armes pourraient tomber aux mains d’Al-Quaïda. Le résultat, c’est que les islamistes ont noyauté la rébellion, et que ce sont eux qui sont, maintenant, en position de force. Face à eux, les armées de Bachar al Assad, mais aussi le Hezbollah, appuyé par l’Iran voisin. Nous avons laissé la situation pourrir pendant deux ans et demi, et maintenant, cela justifierait de ne rien faire ?


Un deuxième argument contre une intervention est celui de l’illégalité d’une action.

 « Cette agression sans l’autorisation des Nations unies serait un crime de guerre, un crime de guerre très grave, en dépit des efforts tortueux pour le justifier par d’autres crimes » nous dit Noam Chomsky dans le Huffington Post [1]. Un autre membre de la clique internationale des moralistes pudibonds à la gomme renchérit : « La charte des Nations unies n’autorise le recours à la force qu’en des cas bien déterminés (menace ou rupture de la paix, agressions) et uniquement après avoir étudié d’autres moyens et, en tout état de cause, après avoir obtenu un vote favorable du Conseil de sécurité. Malgré toute l’horreur des atrocités commises dans la guerre civile syrienne, aucune de ces deux conditions n’est aujourd’hui réunie » [2]


(Nous nous interrogerons de manière parallèle sur l’éventuelle légalité du régime de Bachar al Assad).


Nous ne pouvons en vérité qu’applaudir devant tant de mauvaise foi, tant de petite morale mesquine achetée trois francs six sous au grand bazar de la morale bidon.

Rembrandt, Le boeuf écorché, 1655, Huile sur bois, 94 x 69 cm, conservé au Musée du Louvre



Après tout, ces énucléés volontaires, ces aveugles sélectifs s’inscrivent dans la droite ligne de la non intervention et de la non assistance coupable à des peuples en lutte : l’Espagne de 1936 (avec les résultats que l’on sait, merci les amis !) mais, plus récemment surtout, le génocide rwandais. Alors bien sûr les rwandais positivent : un ami rwandais me dit à l’oreillette que les huit cent mille morts tutsis ne sont rien par rapport aux risques de déstabilisation régionale en cas d’intervention des soldats de l’ONU (dont certains étaient sur place) et sur le caractère potentiellement illégal de l’intervention (« nous sommes, ajoute-t-il, et cela est valable pour tous les peuples agressés, très attachés à la légalité d’une intervention ; nous ne supporterions pas que l’on vienne nous aider si l’on pouvait mettre en doute, ne serait-ce que de la plus infime des manières, le caractère légal de l’action. Nous avons notre dignité, merde ! »). C’est pas faux.



En attendant que l’on se mette d’accord sur d’éventuelles frappes, ce qui ne semble pas prêt de se produire, il nous reste à endurer le discours insoutenable – bien plus insoutenable que les quelques images que l’on voit du conflit, qui ne reflètent en rien la violence de celui-ci (nulle part nous ne voyons de corps démembrés, mutilés, que sais-je encore) – de ces tartuffes pseudo droits-de-l’hommistes qui, sous prétexte d’aimer leur prochain, clament partout l’amour, la paix, et la résolution pacifique des conflits, tranquillement installés dans leur tour d’ivoire merdeuse, envapés par leurs discours déphasés, jouissant de la beauté des volutes infâmes de la crotte qui leur sort du nez.

La récente initiative de la Russie, visant à instaurer un contrôle de l'arsenal chimique du régime syrien, offre une porte de sortie providentielle à ces zélateurs de la cautèle qui commençaient tout de même à être un peu gênés aux entournures - au lieu d'une intervention massive qui aurait permis de renverser ce régime criminel, il nous faudra donc endurer encore longtemps la ritournelle sordide de ces va-t-en paix funestes. 

Paraphrasons : de quoi le non interventionnisme est-il le nom ? La réponse est simple : le non interventionnisme est un fascisme. Ajoutons : le non interventionnisme est un fascisme de merde.




[1] http://www.liberation.fr/monde/2013/09/04/intervenir-en-syrie-la-morale-contre-le-droit_929074
[2] Ibid.

vendredi 30 novembre 2012

De l'ineptie d'une certaine pensée contemporaine.

Dans la lignée de notre article précédent, et pour préparer le terrain au suivant, nous nous permettons de porter à la connaissance de nos attentifs lecteurs deux extraits d'un texte du Critical Art Ensemble, publié en 1998. Où nous voyons à quelles dangereuses extrémités peuvent être portés les apôtres béats du numérique. 

« La production culturelle, littéraire ou autre est traditionnellement un processus lent et pénible. En peinture, sculpture, ou dans l’écriture, la technologie a toujours été primitive. Pinceaux, burins et marteaux, plume et papier, imprimerie même, ne se prêtent pas à la production rapide et à la grande distribution. Le délai entre production et diffusion peut sembler insupportablement long. Comparés aux œuvres électroniques, les livres d’art et l’art visuel traditionnel souffrent encore énormément de ce problème ». 

Giorgio Vasari, Saint Luc peignant la vierge (et regrettant de ne pas avoir de palette graphique et de connexion internet haut-débit pour partager son chef-d'oeuvre sur Facebook), 1564.


« De la même façon, un flot ininterrompu de textes inonde les réseaux électroniques. Dans cette société de la vitesse, il n’y a plus de place pour les délais caractéristiques des  unités discontinues. De ce fait, la notion d’origine disparait de la réalité électronique. La production de texte présuppose l’immédiateté de sa diffusion, de sa consommation et de sa révision. Tous ceux qui participent au réseau participent aussi à l’interprétation et à la mutation du flux textuel. La notion d’auteur n’est pas morte, elle a tout simplement cessé de fonctionner. L’auteur est devenu un ensemble abstrait qui ne peut être réduit à la biologie ou à la psychologie de l’individu ».


lundi 19 novembre 2012

L'immatériel et le réactuel

On nous a longtemps dit que l'art contemporain, l'art qui se dit contemporain, se révoltait justement contre l'art, on a même utilisé le terme "anti-art" (il faut bien entendu prendre ce terme au second degré car les personnes qui exerçaient dans "l'anti-art" n'étaient ni des artisans, ni des commerçants, ni des publicitaires, bref, il est clair qu'ils ne peuvent être classés et compris qu'en tant qu'artistes eux-même). Cette révolte contre l'art - et contre son corrélat a priori nécessaire, l’œuvre - prend, lit-on habituellement(1), surtout deux visages (et, bien sûr, tous les degrés entre les deux) : celui de l'éphémère et celui de l'immatériel. L'éphémère avec toutes les performances, les happenings, sous la houlette de Beuys par exemple ; l'immatériel prendrait comme sources certainement Duchamp lui-même qu'on place très souvent comme père du mouvement conceptuel qui est bien sûr l'avènement de l'immatériel : les statements de Weiner pourraient en être une bonne illustration.
Beuys - I like America and America likes me

Cet immatériel est problématique à plusieurs endroits : il distingue d'abord l'espace du temps, il est la caractéristique de quelque objet utopique qui donnerait du temps et pas d'espace ; est immatériel ce qui ne prend pas place dans l'espace. Une chose - qui ne serait pas une chose, justement - qui existerait mais qui serait intangible. C'est la grande légende, le grand mythe de notre siècle informatique ; et tous les artistes de l'immatériel peuvent au moins se targuer de l'avoir anticiper. 
Nous sommes en effet dans l'époque du virtuel, du mouvant, de l'inconsistant, de l'incorporel. On me comprendra mieux si l'on se rappelle que le terme qui s'oppose à virtuel n'est pas réel comme l'usage commun peut le laisser supposer, mais, avant tout, actuel. Ce qui est virtuel n'est pas irréel ou immatériel ou intangible, car rien ne l'est (nos espaces de données ont bel et bien un lieu et un temps, en témoignent les douloureux et trop courants crash de disques durs ; et en dernière instance il nous faut bien admettre que nos idées mêmes ont bien un lieu où exister), il est seulement inactuel ou bien mieux encore, pour réutiliser un terme que l'informatique nous prête utilement : réactuel.
Il en va de l'art-immatériel comme de l'informatique, il est à la lettre réactuel, c'est-à-dire que l'on peut le mettre à jour, le rendre actuel, le faire apparaître là où il n'était pas. Selon les mots de Kosuth, quiconque dans la rue peut se réapproprier ses œuvres  à condition qu'il puisse se souvenir et dire ou écrire les phrases en quoi consistait l’œuvre. L’œuvre n'avait pas disparue en attendant, elle n'est pas re-créée à chaque moment, elle n'est pas re-matérialisée, elle n'avait jamais cessé d'être matérielle, parce qu'elle existe effectivement la plupart du temps dans les collections d'art à travers le monde, parce qu'elle est le plus souvent aussi enregistrée aussi sur les disques durs du monde entier, imprimée sur des milliers de livres, mais aussi parce qu'elle était encore vivante dans le souvenir que quiconque pouvait en avoir.

Ce que je veux dire ici, afin de clarifier un peu ce point, c'est que l'immatériel, ou le réactuel, n'est pas une question d’espace, mais bien une question de temps. L’œuvre n'est jamais abattue. Par ce que nous avons dit plus haut de la position des personnes qui prétendaient mettre fin à l'art il y a quelques dizaines d'années et qui prétendaient le faire depuis le champ de l'art, mais aussi par ce que nous avons dit ensuite, que toutes ces œuvres "d'anti-art", ces œuvres "immatérielles", existent bel et bien quelque part, ont été créées - au sens d'origine de "l’œuvre", l'opera des maçons et des ouvriers ; enfin, parce qu'il existe toujours in fine un objet, une chose, que l'on montre, que l'on vend, que l'on distribue.
Il n'est cependant pas question de dire que les trois modalités de l’œuvre que nous avons rapidement évoquées sont équivalentes, loin de là. Elles nous présentent en fait des expériences fondamentalement différentes du temps : de l’œuvre durable qui est presque immuable dans le temps (au moins à une échelle humaine) et qui suppose certainement, mais ce serait là l'objet d'un autre débat, une humilité au réactuel qui suppose une consommation (et nous pouvons donner ici à ce terme complexe ses deux sens d'utilisation d'une chose et de consomption de cette chose) en passant par l'éphémère qui pourrait être une expérience intermédiaire, il nous reste à tracer ou à imaginer les frontières que ces termes peuvent suivre.

Peut-être ces précisions clarifieront un rapport parfois trouble à l’œuvre, dénoncée par ceux-là même qui ne parviennent pas à s'en défaire, un rapport à l'immatériel qui vire parfois au ridicule avec la récente vente aux enchères au Palais de Tokyo de "l'immatériel"(2) ! Sous couvert toujours de causticité, de corrosion du vieux monde de l'art croulant sous le poids de ses œuvres bourgeoises, le Palais de Tokyo ose nous proposer, dans une audace avant-gardiste rare, à qui un cours de dessin avec Fabrice Hyber, à qui boire un thé avec Hiroshi Sugimoto ou encore - mon préféré - avec Bertrand Lavier : "De minuit à minuit et demi, à la date de votre choix, l’artiste vous emmène pour un tour inoubliable du périphérique dans sa Ferrari."
Si l'immatériel n'a pas réussi à abolir les rapports marchands comme tant de déclarations naïves et candides prétendaient le faire dans les années 60 et s'il a été rattrapé si vite par la folie capitaliste, c'est aussi parce qu'il y avait cette confusion à la base, qui croyait qu'on ne vendrait plus rien si l'on ne faisait plus rien ; il vendait en fait moins ou, mieux encore, moins longtemps, mais toujours pour le même prix, voire plus cher (n'est-ce pas là le rêve de tout entrepreneur capitaliste qui se respecte ?). Le rien est certainement l'art le plus difficile, et nombreux sont ceux qui l'ont mis en pratique, tous ceux qui, au quotidien, ne pratiquent pas l'art, il se pourrait bien que nous soyons tous les héros anonymes et finalement extrêmement banals de l'art véritablement immatériel.


(1) Notons toutefois que Raymonde Moulin trace une autre ligne dans les avant-gardes des années 60-70 : celle qui sépare le presque-rien du n'importe-quoi ; cette ligne qui distingue aussi deux modalités d'agression de l’œuvre n'est pas celle que nous étudierons ici.

(2) Voir http://palaisdetokyo.com/fr/conference/vente-aux-encheres-de-limmateriel

samedi 20 octobre 2012

Politiques culturelles publiques - extrait de rapport de stage sur les institutions artistiques



Cet établissement est donc éminemment représentatif de la politique culturelle initiée par François Mitterrand et Jack Lang, à travers ses ambitions, mais aussi ses contradictions, comme le montre bien Raymonde Moulin dans son ouvrage L’artiste, l’institution et le marché. Un grand nombre de questions se pose en effet et, sans en épuiser le sens, je pense qu’il est important de les connaître pour faire progresser nos façons de faire et de voir les institutions publiques : il s’agit, selon la taxinomie de Raymonde Moulin, d’un établissement à la politique distributive, c’est-à-dire qui choisit les personnes à qui il distribue son budget[1]. Cette politique présente notamment l’avantage de limiter le nombre d’ayants droit, c’est le choix d’une aide plus efficace pour moins de personnes, c’est le choix d’un certain élitisme contre un égalitarisme forcené. Cet « élitisme » correspond à une des missions que nous évoquions un peu plus haut : l’aide à la création. Cette idée contient déjà en elle-même la contradiction que nous présentons, et qui se retrouve peu ou prou à tous les niveaux de cette institution – comme de nombreuses autres. En effet, comment concilier l’idée de production artistique contemporaine, pertinente, avant-gardiste et l’idée de diffusion au plus grand nombre ? Ce qui est évident, c’est que, depuis que l’état a commencé à intervenir en faveur des artistes – au moins depuis Malraux —, il a participé à développer un art en rupture complète avec les goûts des publics. C’est la problématique inévitable de la démocratisation et de la démocratie culturelle : alors que la première entend diffuser la culture savante et soutenir la création de pointe, la seconde conteste l’idée même de culture savante dans un relativisme et une révision des hiérarchies radicaux, proposant la réhabilitation de toutes les formes d’art, à tous les niveaux sociaux et préférant la créativité à la création. [...] Ces deux politiques sont irréductibles et pourtant elles sont complémentaires ; leur cohabitation dans un état presque schizophrénique a été facile du temps qu’il y avait des budgets assez grands pour tous, mais aujourd’hui, il est impossible de continuer à développer sans limites ces deux politiques, et notamment la seconde : les gouvernants et les finances refusent en effet qu’on étende jusqu’au bout ce principe d’égalitarisme total (comme il a pu exister aux Pays-Bas, par exemple) en s’appuyant sur la notion éminemment historique, et désormais garantie juridiquement, d’originalité.         

André Malraux

Au-delà de ce problème majeur, une série d’interrogations se pose dans ce cadre : comment l’État-providence et l’État-mécène peuvent-ils fonctionner sans trop influencer les artistes ? Comment concilier la liberté et la sécurité des créateurs ? Comment ces institutions ne peuvent-elles pas être à la source d’un « art officiel »[2], que l’on entende cette expression comme l’idée d’un art de propagande, d’un art asservi ou simplement d’un art vidé de sa vitalité et de son originalité, justement ? Aussi, selon quels critères l’intervention de l’institution publique sur le marché se fait-elle ? À quel prix achète-t-elle les œuvres ? Ne risque-t-elle pas de créer une cote fictive, de fausser le jeu « réel » de l’artiste et du mécène ? Enfin, comment constituer un fonds cohérent dans une telle institution qui, nous l’avons dit, fonctionne sur la base de commissions régulièrement renouvelées ? Ce fonctionnement pluraliste et démocratique s’oppose à celui que l’on retrouve plus souvent dans les musées, c’est-à-dire où un conservateur assume l’entière responsabilité de la collection[3].


[1] Cette politique est différente de la politique redistributive qui, à la manière par exemple du chômage, garantit à tous ceux qui remplissent un certain nombre de conditions une aide régulière.
[2] Voir La crise de l’art contemporain d’Yves Michaud
[3] On trouvera des éléments de réponses à cette série de questions qui n’a d’autre source que l’interrogation profonde sur le sens de la démocratie dans l’ouvrage collectif Démocratie, dans quel état ? aux éditions La Fabrique.

dimanche 8 juillet 2012

Art et politique

Dans son article intitulé "Art et compulsion critique", Nathalie Heinich se pose la question de l'art engagé : comment l'art peut-il s'engager politiquement ? l'art peut-il être engagé ? A ces questions, elle répond radicalement par la négative et apporte une critique intéressante à ce qu'on pourrait appeler l'évidence de l'art moderne.
Alors que l'artiste, depuis le XIXème siècle, se doit d'avoir un engagement politique vis à vis de la société, ce cas de figure est extrêmement rare et le mythe s'appuie sur des exemples comme Guernica qui allie à lui seul les trois dimensions de l'avant-garde : politique, sociale et esthétique. L'art et la politique semblent à Mme Heinich antinomiques puisque, dans les mouvements d'avant-garde, la qualité esthétique passe par l'autonomie de l’œuvre d'art et qu'au contraire, dans l'idéal d'un art engagé, l’œuvre est hétéronome, se nourrit de et parle à ce qui l'entoure. Pourtant, la figure de l'artiste engagé est toujours vivace dans notre société ; Nathalie Heinich en analyse alors les quatre mythes fondateurs d'une telle icône.

1. La marginalité
La figure de l'artiste engagé est une figure en marge de la société ; marginal plus qu'excentrique parce qu'il éprouve sa singularité dans le groupe comme l'illustrent fort bien les artistes bohèmes. Esthétiquement, cela se traduit inévitablement par l'innovation systématique, la rupture d'avec les codes ancien, en bref, l'idéal de "l'art pour l'art". Mais, finalement, cette impérative originalité de l'avant-garde conduit directement à l'élitisme, puisqu'il se coupe par définition des attentes du public, de la doxa.


Théophile Gautier par Nadar - 1856

2. L'utopie artistico-politique
Pour compenser la figure assez élitiste dessinée ci-dessus, un nouveau modèle va se superposer à l'artiste d'avant-garde : l'artiste populaire, c'est-à-dire allié au peuple. Cette figure, outre le fait qu'elle renforce l'opposition de l'artiste à la bourgeoisie et qu'elle colmate la brèche ouverte par l'élitisme, présente l'avantage de renouer du lien social, au moins dans l'intention.
Pourtant, ce modèle, même s'il a su trouver ses périodes de grâce - en particulier pendant la révolution russe et avec les mouvements associés comme le suprématisme ou le surréalisme ou avec mai 68 -, tombe devant les mêmes apories que le précédent : à se défier de ce qui est attendu, de ce qui est prévu du plus grand nombre, on ne peut pas privilégier l'originalité et l'adéquation aux masses. Ainsi, remarque l'auteur, si Zola est une grande figure de l'écrivain engagé, c'est Proust, quelques années plus tard, qui révolutionnera le roman, Proust dont on connait les origines sociales. On peut même difficilement exiger des artistes qu'ils se complaisent dans des formes prévisibles et stéréotypées comme on ne peut pas attendre du peuple qu'il apprécie pleinement les formes expérimentales avancées de l'art. Les avant-gardes ne sont pas nécessairement de gauche, comme le montre l'exemple des romantiques à majorité royalistes ou des futuristes fascistes ; à l'inverse, la proposition de Greenberg - critique d'art engagé à gauche -, qui est sans doute l'une qui porte au plus haut la quintessence de l'avant-garde, sera rejetée des critiques marxistes comme trop singularisante.
Au demeurant, le hiatus porte bien plus aujourd'hui sur l'adéquation de l'avant-garde et de la majorité que sur celle de l'avant-garde et du peuple, tant l'avant-garde a été assimilée par les institutions. Pour être véritablement en rupture, cela signifie que les avant-gardes devraient aujourd'hui se placer du côté du peuple ; mais comment ces œuvres pourraient-elles être réellement subjectives ? Au mieux, le grand public ne les voit jamais, au pire il les rejette comme n'étant pas de l'art.
Tatlin (tour à la Royal Academy)

3. L'avant-garde politique
Si la communion entre l'art et le peuple semble fortement compromis par ces deux remarques, l'avant-garde artistique peut essayer de s'en rapprocher par ses convictions politiques, anticapitalistes ou antiétatiques. Ainsi Breton lorsqu'il déclarait "La révolte seule est créatrice". L'art serait donc le lieu de la vérité critique sur le monde qui l'entoure, que ce soit par son rôle de critique sociale ou par ses vertus émancipatrices. De nos jours, Nathalie Heinich cite les travaux de Joëlle Zask - qui d'ailleurs a aussi écrit un article pour ce numéro de la revue - comme exemplaires de cette tendance, à savoir qui associe les valeurs artistiques et les valeurs politiques, qui prétend que les unes et les autres s'enrichissent mutuellement. Il est vrai que ces travaux peuvent être influencés par le prosélytisme politique de leurs auteurs - elle cite par exemple Benjamin et Adorno -, il est vrai aussi que l'on imagine mal d'autres disciplines que les disciplines artistiques avoir ces prétentions sans tomber dans le ridicule (si la chimie organique prétendait donner aux chercheurs et aux citoyens les qualités nécessaires à la vie en démocratie ?) ; mais N. Heinich n'avance finalement aucun argument solide pour contredire ces idées, il est vrai très difficilement vérifiables.
Dalí - Enfant géopolitique observant la naissance de l'homme nouveau

4. La compulsion critique
Enfin, Nathalie Heinich apporte un éclairage fort intéressant sur une tendance lourde (dans les deux sens du terme) de l'art contemporain : cette façon d'agrémenter sans arrêt toute production artistique d'un discours critique, s'orientant la plupart du temps vers une critique morale, sociale, politique. Cette compulsion critique est le dernier rempart d'une avant-garde artistique qui ne veut pas admettre sa coupure effective d'avec le peuple (son indifférence ou son rejet), son installation confortable dans les lieux de légitimations hautement élitaires. Le désir aveugle de croire que tout art véritablement authentique ne pourrait avoir une visée que subversive.

Kosuth - Art as idea as idea


Ce désir effréné, ce postulat qui impose à l'art des critères extra-artistiques trouvent selon l'auteur sa source dans le XIXème siècle, déjà tiraillé entre deux systèmes de valeurs contradictoires : la reconnaissance de l'excellence et l'exaltation de l'égalité. La question ultime serait alors "Comment construire une théorie démocratique de l'excellence ?" Saint-Simon fut indéniablement un des premiers penseurs de l'art comme pouvant répondre à cette question. Le suivra Victor Hugo qui déclarera en substance que la figure de l'artiste est celle-là même qui unit l'aspiration démocratique à la communauté et l'aspiration élitaire à la singularité. L'art en renonçant à être bourgeois (c'est-à-dire inséré socialement) ou aristocrate (c'est-à-dire qui a le pouvoir) peut représenter un privilège qui soir démocratiquement acceptable.
On pourrait alors imaginer non pas une mais trois figures de l'artiste : l'artiste mondain, l'aristocrate du passé ; l'artiste engagé, le démocrate au présent ; l'artiste bohème, la singularité au futur. L'artiste peut alors faire se conjoindre le privilège, le mérite et la grâce. Les conséquences de cette figure paradoxale de l'élite qui se tient en marge reste certainement encore à mesurer.