jeudi 4 octobre 2012

August Sander

                                                  August Sander, Boxeurs, 1912


 Dans la perspective de saisir toute la réalité de son époque, August Sander photographie, selon un programme qu'il s'est établi, aussi bien les gens, toutes catégories socioprofessionnelles, âges et sexes confondus, que les paysages, du village à la grande ville moderne. De ces fragments de réel qu'il agence en série, ordonne et classe selon une vision personnelle du monde, il crée une composition d'ensemble qu'il synthétise dans son projet Hommes du XXe siècle. Dans une lettre adressée au professeur Stenger, datant de 1925, August Sander détaille avec une grande précision sa méthode de composition :

« Pour fournir vraiment maintenant une coupe à travers l'époque présente et notre peuple de l'Allemagne, j'ai regroupé ces clichés en portfolios : je commence par le paysan et je termine par les représentants de l'aristocratie intellectuelle. Ce parcours est doublé par un ensemble de portfolios parallèles, qui illustre l'évolution du village à la grande ville moderne » 1

D'après la liste du concept originel de 1925, on sait que le photographe allemand adopte une répartition de ses photographies en six groupes : Le paysan, L'artisan, La femme, Les catégories socioprofessionnelles, Les artistes, La grande ville. Puis s'ajoute une septième partie qu'il nomme Les derniers des hommes. Ces groupes sont subdivisés en différentes catégories ; dans le groupe Le paysan figure par exemple L'habitant d'une petite ville. Les portfolios qui se déclinent du monde paysan à l'aristocratie donnent à voir une représentation typologique de la société. C'est ce qu'August Sander nomme les « images archétypiques »2:

« Tous sont des types. Non pas des types d'une seule génération, biologiquement parlant. On a le vieux et le jeune […] Il y avait encore des 'états', des professions, des classes, des types ; […] La sphère publique connaissait disputes et oppositions, menaces, bruit et vacuité, crispations bornées sur l'ancien et expérimentation hasardeuse des dernières nouveautés. Le passé et l'avenir se disputaient le présent »3

Sa méthode de travail, en incessante évolution, ainsi que la monumentalité du projet ne lui ont jamais permis de conclure cette œuvre, restée inachevée. Comme il l'évoque lui-même, il s'agit d'un work in progress : « Aussitôt que le travail sera terminé, si tant est que l'on puisse vraiment parler de fin, je compte faire connaître l'ensemble par des expositions dans les villes les plus diverses.»4 C'est en 1927, au Kölnisches Kunstverein, avec les artistes du cercle de Cologne, qu'a lieu la première présentation publique de ses photographies, issues de ce projet. Celles-ci reçoivent un accueil positif de la part du public, de la critique et les artistes, louées comme œuvres d'avant-garde pour leur valeur intrinsèque de documentation contemporaine. Dès lors, on sait qu'August Sander a déjà accumulé un nombre conséquent et varié de clichés et en a entamé le classement :

« On voit des familles de travailleurs, des générations, des têtes de paysans aux traits burinés, la femme moderne dans ses versions les plus diverses, de la jeune fille bourgeoise à la dame orgueilleuse ; le gandin des grandes villes, marqué par les plaisirs, presque féminin. D'étonnantes têtes de Cologne, poètes, musiciens, savants, et pour finir des images de la rue, des types de la grande ville : mendiants, chanteurs dans les cours, réunions d'hommes. Le spectacle de ces êtres humains saisis individuellement se rassemble en un tout : les types humains du XXe siècle, le visage de notre temps. » 5


                                           Imogen Cunningham, August Sander, 1960

Dans son projet, une seconde partie est réservée à la description de l'environnement et de la société contemporaine : du village jusqu'à la métropole la plus moderne. Il photographie les traces de l'activité humaine dans le paysage : maisons, usines, routes, lignes ferroviaires... Face à un programme d'une telle envergure, August Sander se consacre dans un premier temps aux portraits. Il accumule les prises de vues et simultanément rédige des notes sur son travail. À la manière d'un archiviste, il établit de longues listes, ordonnées, triées en groupes et en subdivisions. Son goût pour les collections d'échantillons et les modèles de classement à caractère encyclopédique – comme son projet « Études, l'homme », série qui montre les mains dans différentes positions – n'est pas sans rappeler un protocole similaire adopté par Karl Blossfeld. Cette neutralité quasi scientifique se ressent dans le traitement précis et le cadre ajusté uniquement sur le sujet photographié. L'écrivain Alfred Döblin souligne cet aspect de l'oeuvre : «  De même qu'il existe une anatomie comparée, éclairant notre compréhension de la nature et de l'histoire de nos organes, de même Sander nous propose t-il la photographie comparée : une photographie dépassant le détail pour se placer dans une perspective scientifique. »6

En outre, cet aspect se perçoit aussi dans le choix opéré par August Sander pour les titres qu'il donne à ses photographies : concis, il pointe la profession ou la classe sociale sans nommer l'individu – quelquefois des initiales y sont apposées – ils informent et participent au classement typologique mis en œuvre dans Hommes du XXe siècle. On trouve, par exemple : Jeune paysanne, Boxeur, Conseiller commercial A.v.G. On ne s'étonnera donc pas que Walter Benjamin ait perçu – d'un point de vue sociologique – Hommes du XXe siècle, un véritable 'atlas d'exercices'.7 Il est intéressant de remarquer que, dans les années 1920, la plupart des confères d'August Sander investissaient tous leurs efforts dans la réalisation d'œuvres distinctes, uniques et isolées. Or, comme le comprend vite August Sander, la photographie est en profonde mutation : le développement de la reproduction illimitée, la standardisation des formats dans la presse ou encore la multiplication des moyens de diffusion permettent la mise en place de séries homogènes et favorisent ainsi l'émergence d'un nouveau rapport à la photographie. Les photographies qu'il réalise, ordonnées avec beaucoup de minutie, font apparaître des contenus et des correspondances qu'un cliché isolé, même de qualité exceptionnelle, ne serait pas en mesure de révéler. Dans une lettre datant de 1951, il souligne ainsi l'importance de la série et de l'assemblage : « Il en est de la photographie comme d'une mosaïque, laquelle n'acquiert son caractère foncièrement synthétique que lorsque ses divers éléments apparaissent assemblés. » 8

Le projet d'August Sander consiste bien à créer un tableau de l'époque par le médium photographique en se basant sur des méthodes scientifiques. Ce qui implique automatiquement le travail en série et la vision comparative : « Comme l'individu isolé ne fait pas l'histoire de son temps, mais caractérise l'expression d'une époque et exprime ses sentiments, il est possible de saisir la physionomie de toute une génération et de lui donner une expression photographique. Ce tableau de l'époque sera encore plus compréhensible si nous juxtaposons en série les clichés de types représentant les groupes les plus différents de la société humaine.»9 August Sander développera et précisera ses intentions photographiques lors de nombreuses conférences, notamment au cours de « La photographie comme langage international »10. Pour lui, photographie et langage sont deux notions liées dans leur essence, c'est-à-dire en tant que moyen de communication entre les hommes. De plus il déclare que son projet est une tentative pour établir un portrait contemporain de l'Allemand, qui se construirait uniquement sur la lumière. Construction qu'il qualifie de photographie exacte. Il insiste également sur l'objectivité de la photographie qui n'est pas une caractéristique inhérente à celle-ci: « cela dépend de la position exacte de l'appareil et de la conscience de l'exécutant, pour qui il est tout aussi possible de tromper le spectateur que de reproduire exactement les objets »11

L'oeuvre complète d'August Sander ne sera publiée qu'à titre posthume. Seuls les prémices d'Hommes du XXe siècle seront édités dans Visage de l'époque, paru en 1929, avec une sélection de soixante photographies destinées à donner un avant-goût de son œuvre entière. Peu avant sa mort, il avait retravaillé son œuvre pour lui donner une mise en page digne d'une édition. La recommandation, sur la manière de considérer et de contempler ses photographies: « Voir, observer, penser »12 qui décrit parfaitement sa démarche.


1 SANDER August au professeur STENGER Enich, lettre du 21 juillet 1925, musée Ludwig, Cologne
2 D'après SONTAG Susan, Sur la photographie, œuvres complètes I, Christian Bourgois, Paris, 2008, p.89
3 MANN Golo, « Zu diesem Heft », dans Du, Kulturelle Monatschrift, n°225, Zurich, novembre 1959 ; cité par SANDER August, Hommes du XXe siècle – Analyse de l'oeuvre, Éditions de La Martinière, Paris, 2002
4 SANDER August, lettre du 21 juillet 1925 ; Op.Cit. note 1
5 « Hommes du XXe siècle. Une exposition photographique à Cologne », Rheinische Tageszeitung, n°329, mardi 29 novembre 1927
6 DÖBLIN Alfred, « Des visages, des images, en vérité », August Sander, Visage d'une époque, Schirmer/Mosel, Munich, 1990
7 BENJAMIN Walter, Petite histoire de la photographie, Allia, Paris, 2012
8 SANDER August, SANDER Gunther, KELLE Ulrich, Hommes du XXe siècle, Éditions du Chêne, Paris, 1985 ; Lettre du 16.01.1951, à Abelen, en possession de G. SANDER
9 SANDER August, « Nature et devenir de la photographie. La photographie comme langage universel », 5ème conférence, feuillet 7, 1931 ; document de la REWE-Biliothek, à la Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur – August Sander Archiv, Cologne
10 SANDER August, SIRE Agnès, CONRATH-SCHOLL Gabrielle, Voir, Observer, Penser, Éditions Schirmer/Mosel, Munich, 2009, p.21
11 SANDER August, « Nature et devenir de la photographie. La photographie comme langage universel », Op.Cit. note 9
12 SANDER August, SIRE Agnès, CONRATH-SCHOLL Gabrielle, Voir, Observer, Penser ; Op.Cit. Note 10, p.16

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