lundi 12 septembre 2011

Bashung ou le vertige mortel

Par souci de commodité, et pour éviter les querelles infinies de propriétés littéraires, nous supposerons que Bashung est l’auteur de ses chansons, et qu’il les a, sinon toutes écrites – ce que nous savons fort bien être faux – du moins toutes modifiées et adaptées, et que c’est donc la patte du co-auteur, ou correcteur, que nous cherchons ici.
Tout d’abord on est frappé par l’extrême cohérence des textes de Bashung, quels qu’en soient les époques et les signataires. En fait, on y trouve ce qu’on pourrait bien appeler un « style ». Les textes de Bashung nous paraissent en effet caractérisés par deux aspects fondamentaux : les thématiques récurrentes de l’amour et du malheur du monde – la faillite de l’amour pouvant être perçu à la fois comme signe et comme conséquence du malheur du monde – et une écriture de la fausse répétition.


L’amour chez Bashung est essentiellement malheureux. Il est malheureux car il est expérience d’une jouissance ineffable – comme un rêve « trop fort (1) » - et donc hors du champ de l’expérience intelligible. Il est malheureux aussi parce qu’il se heurte toujours à la clôture de l’autre, à l’impossibilité de la fusion dont tout amour – en Occident – porte le rêve. Ainsi, plus l’amour est intense plus il conduit nécessairement à la rupture – ou à la mort – la sincérité et l’intensité du sentiment interdisant tout compromis avec la vie réelle (On observera, dans « bijou bijou » la différence entre le monde du narrateur, libre, sans entrave et désespéré, et le monde de la femme, monde trivial et plein de misère, mais vivable, le monde réel, en somme…).
La question sexuelle est au centre de ce déchirement intime : l’intensité momentanée du désir amoureux (« juste faire hennir les chevaux du désir (2) » , «sois la soie (3) ») entre constamment en contradiction avec d’autres désirs fugaces (la rouquine carmélite (4) ou avec les exigences sexuelles de la femme que le narrateur ne parvient pas à combler (« les drôles de joujoux (5) » mais aussi les cylindres de Madame rêve) : l’expérience sexuelle est celle d’un échec, l’homme ne parvient pas à tuer la femme de plaisir, elle se relève toujours, intacte, prête pour la vie réelle. Vérité première magnifiquement résumée par la formule « on est loin des amours de loin (6)» : l’amour platonique idéal a fait place à une sexualité qui vise à une impossible performance dans laquelle la puissance masculine connaît et reconnaît sa défaite.
Cette faillite intérieure – la connaissance intime de mon impossibilité à donner ce que je veux donner (une jouissance sans égale) – prend figure dans l’absence de la femme aimée – Gaby, Bijou qui dort, etc. Même présente, la femme échappe à l’homme qui ne peut jamais la saisir, la « prendre », l’appréhender. Le voici rendu au monde extérieur qui apparaît le plus souvent à travers la métaphore de la guerre ou de la violence,  la « tranchée (7)», les « pluies acides (8)» : le monde extérieur est violent. Cette violence – insupportable – est retournée par le narrateur contre lui-même : c’est le thème récurrent du suicide (« je vais me découper (9)») ou de la maladie (par exemple le vocabulaire respiratoire dans angora…) – thème qui devient obsessionnel dans le dernier album, Bleu pétrole (« tout à l’horizontale nos envies, nos amours, nos héros (10) »). La maladie est ainsi indissolublement liée avec la douleur d’aimer (ou de ne jamais pouvoir assez aimer) et avec la maladie du monde. Le cancer – prolifération anarchique et morbide, désordre destructeur – s’opère simultanément dans la vie sentimentale, dans la vie sociale (dehors) et dans le corps du chanteur.

Ces deux angoisses agissent directement sur l’écriture même des chansons. Le monde n’étant guère affrontable et le langage rationnel n’étant pas efficace, l’écriture de Bashung se caractérise par un jeu perpétuel avec les mots et les phrases. Digne émule de Brassens il utilise lui aussi deux des usages qu’on a pu lui attribuer : le détournement de lieu commun – ce que j’ai appelé la fausse répétition – et l’enchaînement de mot par la logique sonore. Ce second usage, le moins original sans doute, relève de la tradition surréaliste – un lien formel, analogique ou onirique se substitue à un lien logique. Le pornographe du phonographe l’a employé avec délectation. Bashung s’en sert à son tour avec la même stupéfiante poésie : « les monarques et leur figurines » qui font des « ptits » à l’arrière des Berline dans Osez Joséphine. L’actrice – femme de fantasme par excellence, ou la figurante – n’est en effet qu’une figurine dans les mains du producteur. « je suis le roi des scélérats / à qui sourit la […] (11)». On pourrait encore citer « et que ne durent que les moments doux (12)» ou « la plus clair de mon  temps dans la chambre noire (13)» ou encore « ses congénères l’ont refroidie / ses congénères crie(nt) au génie (14)» ou le mot (absent) congère commande la série, ou encore « les ombres s’échinent à me chercher des noises (15)» etc. Ainsi le mot en appelle-t-il un autre suivant une route sinueuse qui est celle de l’imaginaire porté par le jeu de mots et non pas du récit logique. La succession des mots qui s’appellent peut constituer un champ lexical donné qui imprime à la chanson son climat particulier (le froid dans 2043)

On peut souligner aussi un usage qui paraît plus proprement bashunguien, qu’on pourrait dire une syllepse stylistique, et qui consiste à utiliser un même mot comme support de deux figures de style différentes. « Des érudits m’abreuvent de leur fioles (16)». la fiole est dans la langue populaire la tête. La fiole des érudits, c’est donc leur tête, par métaphore. Toutefois, ces fioles « abreuvent », il y a donc un liquide à l’intérieur (on suppose qu’il s’agit de la pensée ou au moins du discours…), et c’est donc un second rapport – métonymique – qui commande le verbe. C’est comme si la métaphore était prise au pied de la lettre et qu’on s’en servait comme matériau pour une nouvelle construction imaginaire. Le mot argotique ou savant est un nouveau point d’appui le déplacement ou pour la condensation…

A ces techniques du mot à mot s’associe, à l’échelon supérieur, une technique de la proposition ou de la phrase. On est là proprement dans un travail qui évoque les proverbes mis au goût du jour d’Eluard. « Je passe  pour une caravane » ou « je vais me découper suivant les pointillés (17)», « J’ai fait la saison dans cette boîte crânienne (18)», « dehors la flore est à l’orage (19) » « J’ai tambouriné (tant bourriné ?) au seuil de sa bonté, un judas m’a lorgné et j’ai pris l’hiver en grippe (20) » etc. Nous laissons aux amateurs de Bataille – encore une fantaisie militaire ? – le soin d’interpréter cette bonté de laquelle on reste au seuil, malgré les tambourinements, et cet œil unique, le judas par lequel on est observé, et sans doute dénoncé…

Dans l’expression toute faite, le lieu commun, il suffit de changer un mot pour que jaillisse la poésie de l’étincelle – comme dans le heurt de deux pierres. Ce jeu serait dérisoire s’il ne produisait une étrange et fugace beauté, aussitôt retombée dans la nuit. Une beauté profondément tragique, le délassement inutile et magnifique d’un homme en deuil de lui-même, et en deuil du monde. Faute de changer le monde, on le chante en se jouant du langage. Telle entreprise rappelle irrésistiblement la grandeur paradoxale d’un Brassens ou d’un Queneau qui jette dans un langage qui semble ordinaire, dans la petite musique du réel des brassées d’idéaux incandescents qui seront tout à l’heure en cendre. Il est de ces artistes véritablement populaire, au sens le plus noble du terme, qui ont su inventer leur public en inventant leur langage qui, quoique relié par d’invisibles liens à d’illustres prédécesseurs, débouche encore sur l’inévitable clairière amie, vaste, accueillante, les fruits à portée de la main (Vénus)


Pauvre Bashung ! une fois encore « des toges le toisent, des érudits l’abreuvent de leurs fioles… » (Au pavillon des lauriers). Il faut dire à leur décharge que beaucoup d’œuvres sérieuses n’ont pas la même grâce, ni la même profondeur de désespoir.



(1) Vertige de l’amour
(2) Osez Joséphine
(3) Angora
(4) Vertige d’ l’amour
(5) Bijou, Bijou
(6) Madame rêve
(7) Vertige de l’amour
(8) Angora
(9) Vertige de l’amour
(10) Je t’ai manqué
(11) Osez Joséphine
(12) Ibid.
(13) J’ passe pour une caravane
(14) 2043
(15) J’passe pour une caravane
(16) Au pavillon des lauriers
(17) Vertige de l’amour
(18) La nuit je mens
(19) Dehors
(20) Sommes-nous


Addendum 18/09/2011 : l'auteur a apporté quelques améliorations à son article

2 commentaires :

  1. Ca donne envie d'écouter Bashung !

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  2. un des textes les plus lumineux jamais lu sur Bashung!

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