mercredi 4 décembre 2013

L'Europe, l'homme à abattre.


Il y a une dizaine de jours, la commission européenne validait le projet de budget français.
Pour la première fois dans l’histoire, un comité non démocratique, supra national, a pu décider en toute tranquillité de l’avenir d’un peuple, en avalisant, ou pas, un projet de budget national, sans que cela ne semble choquer personne. Rappelons, à toutes fins utiles, ce qu’est la commission européenne : un comité de 28 membres (chaque pays en nommant un pour 4 ans – à savoir, le commissaire européen français est Michel Barnier, nommé par l'ex président Nicolas Sarkozy) assisté de milliers de fonctionnaires européens. Cet organe est donc l’organe le moins démocratique au monde, après le régime hitlérien.
De la nature de la démocratie. La démocratie telle que nous la vivons est une dépossession. Ce n’est pas une délégation du pouvoir, c’est bien une dépossession. La démocratie telle que nous la connaissons prend la forme du plébiscite : une fois le président de la République élu, par exemple, et avec lui, quelques semaines plus tard, la majorité législative afférente, le peuple n’a plus qu’à attendre, et regarder ce que l’on fait de son vote. Que les promesses de campagne ne soient pas respectées, peu importe ; que des décisions fondamentales – la réforme des retraites de 2008 par exemple – soient prises qui ne figuraient pas dans le programme, faisant descendre des millions de gens de la rue n’est pas en problème ; on nous répond que le peuple est souverain, qui peut sanctionner ses élus tous les 5 ans. Est-ce donc cela que nous attendons du citoyen ? Un vote, qui lui permet ensuite d’observer, en spectateur, ses représentants s’ébattre dans l’arène ? Muet, interdit, il ne lui reste plus qu’à patienter quelques années pour, peut-être, faire valoir son mécontentement. Le citoyen est donc un enfant : il ne participe pas ; il regarde ; il ne prend pas de décisions – après tout, c’est qu’il n’en est pas capable ; tout cela est trop difficile pour lui, professent ceux qui pourtant n’ont de cesse que de tenter de le convaincre de la justesse de leur infamie ; mais, si le citoyen est censé comprendre ce que les hommes politiques lui racontent, pourquoi ne pourrait-il prendre les décisions lui-même ? Ainsi est-il réduit au simple rang d’observateur ; son bulletin est un hochet, et lui un enfant.
La démocratie telle que nous la vivons, on le voit, n’est rien d’autre qu’une aliénation ; et encore ne parlons-nous qu’au niveau national.
Pierre Paul Rubens, L'enlèvement d'Europe, 181x200cm, 1628
Musée du Prado
L'enlèvement de l'Europe, ou la supra dépossession.
Un autre échelon a été rajouté : l’Europe. L’idée est magistrale : puisque les citoyens sont déjà dépossédés dans leur pays, pourquoi ne pas rajouter encore un niveau, de façon à lui enfoncer la quenelle encore plus profond ? Vendons-lui un idéal, parlons-lui de communauté des peuples, que sais-je encore, et puis, quand il aura gobé, nous pourrons bien la lui mettre. Installons un simulacre de démocratie : faisons-lui élire régulièrement un Parlement, qui n’est rien d’autre qu’un fantoche, qu’une illusion, et agissons en sous-main…

C’est ce qui a été fait : le rôle du parlement européen n’a quasiment rien à voir avec un parlement national, qui a un véritable rôle concertatif et décisionnel. Ceux qui gouvernent, qui prennent les décisions, c’est la commission, et les conseils des ministres.      
L’Europe est peut-être un bel idéal. Ce que l’on en a fait, en revanche, n’est rien d’autre qu’un vol. On l’a vu avec le projet de constitution européenne : les peuples n’ont pas été consultés, et, quand ils l’ont été et que leur réponse a été négative, il a suffi d’attendre et de les faire voter à nouveau, comme cela a été le cas en Irlande. Il ne s’agit pas de nier l’utilité, l’importance d’un projet européen. Néanmoins ce projet, dont tous s’accordent à déplorer qu’il ne soit pas partagé, mais, au contraire, rejeté, ne peut pas prendre la forme qu’il emprunte actuellement. Le principal problème, c’est que le projet européen s’accompagne d’une dilution des pouvoirs, des responsabilités, si ce n’est d’une véritable uniformisation. L’exemple de la monnaie unique est frappant : on dénie aux nations souveraines le droit de mener leur propre politique monétaire ; on suspend la politique monétaire à une institution, la Banque Centrale Européenne, indépendante du pouvoir, qui ne répond quasiment pas de ses actes. Comment peut-on abandonner le sort de 500 millions d’européens à une poignée de techniciens, non élus, illégitimes, dont l’immunité leur permet de faire ce qu’ils veulent ?
De même la règle des 3 % de déficit. Comment accepter que notre sort, que notre politique économique, sociale, soient suspendue à cette règle – dont beaucoup rejettent le bien-fondé – que chacun se doit de respecter, sans discussion ? (Et ce ne sont pas les délais, accordés magnanimement par la commission à certains pays qui doit nous tromper : nous sommes passés en coupe réglée sous le pouvoir des techniciens).
Une dernière illustration : les discussions en cours avec les Etats-Unis à propos du libre-échange, l’idée étant de faciliter, comme si cela ne l’était déjà pas assez, les échanges commerciaux en assouplissant toutes les règles possibles et imaginables. Une fois le traité signé – heureusement, le chemin semble encore bien long -, il nous sera impossible d’échapper au bœuf aux hormones américain ; chaque pays sera tenu d’accepter ces produits, sous peine de se trouver en infraction. Comment peut-on l’accepter ? Comment admettre que nous n’ayons notre mot à dire sur une question aussi capitale ? Notre souveraineté, notre identité, nos libertés sont en jeu, que l’Europe se propose tout simplement d’abattre. La dépossession est totale. La seule solution est de revenir au local. La seule solution est de faire participer les citoyens à toutes les décisions importantes, notamment par le biais de referendums, qu’ils soient locaux ou nationaux. La seule solution est que tous les enjeux soient posés à la portée des citoyens, qu’ils puissent agir sur ce que l’on appellera, peut-être de manière quelque peu pompeuse, leur destin. Car finalement, les orientations actuelles se situent dans la droite ligne de la doxa néo-libérale qui nous tient, pieds et mains liés : cette dilution du pouvoir, qui se réfugie dans des sphères inaccessibles, et la constitution de grands ensembles inatteignables. Cette doxa agit partout : ainsi les communes s’assemblent-elles en communautés de communes, puis en communautés d’agglomération, ainsi veut-on constituer Marseille en métropole et Paris et sa banlieue en Grand-Paris, ainsi fusionne-t-on les universités dans ces monstres technocratiques que sont les IDEX, ainsi les lois qui nous gouvernent sont-elles dictées par des commissaires européens et des ministres qui ne nous représentent pas, ainsi les grandes politiques mondiales sont-elles dictées par le G8 et le G20, etc., etc.
Les Bourses ont fusionné : Paris, Amsterdam, Lisbonne, Bruxelles, formant l'entité Euronext, fusionnée auparavant avec l'opérateur de bourse new-yorkais NYSE (New York Stock Exchange) appartiennent désormais au groupe américain ICE(1). Ces marchés, qui font la pluie et le beau temps de la finance internationale, qui elle-même tient les hommes politiques, ne constituent plus qu'un agrégat liquide d'acteurs invisibles ; l'argent, les actions, les bons, les dettes circulent dans le temps infinitésimal des serveurs informatiques, sans que nous ne puissions rien y comprendre.
Finalement le soi-disant projet européen n’est qu’un avatar, peut-être un peu plus subtil, de ce vol qualifié en bande organisée qui, depuis des décennies, des siècles, aliène le peuple.
La politique, assistée de la finance et de la technocratie, n’a pas d’autre fonction qu’autotélique, elle n’a plus d’autre fin qu’elle-même : homme politique est devenu un métier à part entière – ou plutôt, homme de pouvoir, puisque les barrières entre politique, finance et technocratie sont devenues tellement poreuses qu’il est presque impossible de les distinguer.
Le pouvoir échappait déjà quasiment totalement au peuple. La fumisterie européenne ne constitue qu’une extension du domaine de l’aliénation, contre laquelle il faut lutter.

Le retour sur soi comme seule véritable échappatoire.

La seule solution viable est un retour sur soi. Le retour sur soi n'est pas synonyme de repli identitaire, ni d'exaltation de la vieille idée de nation, ou de rejet de l'étranger ; le retour sur soi signifie seulement qu'au niveau local (régional, communal, mais aussi au niveau du quartier), le citoyen soit intégré, consulté ; qu'au niveau national, les grandes décisions ne soient pas prises sans lui ; c'est retrouver un sens et une proximité qui ont été perdus ; c'est le retour de la souveraineté, de la sensation d'avoir prise sur le monde (car le problème est bien là : égaré au milieu de ces grands ensembles aux contours flous, mouvants, évanescents, le citoyen ne peut que concevoir de l'aversion pour eux, pour les autres, pour ceux qui le gouvernent mais ne l'écoutent pas). Parlons alors plutôt de retour à soi, plutôt que de retour sur soi.
Tout cela peut paraitre bien utopique, bien lointain, bien difficile à mettre en place ; cela cependant ne constitue pas un argument valable pour ne pas essayer.
En attendant, il est urgent de refuser la monnaie unique, l'Europe unique, et même, éventuellement, de quitter l'Europe si son fonctionnement reste le même, de dire adieu à la commission, à la BCE, tant il est vrai qu'il est urgent de fracasser ce système qui ne sert que lui-même.
Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, disait l'autre ; en l'occurrence, c'est faux ; nous ne pouvons nous contenter d'élire un représentant fantoche au parlement européen ; il faut même refuser ce vote, faisant comprendre que nous ne sommes pas dupes.

Évidemment, le système est solidement installé et, tout comme les hommes politiques n'accepteront jamais de déléguer leur pouvoir, jamais la physionomie de l'Europe ne changera. L'abstention est par conséquent la seule solution ; l’annihilation par le néant. L'Europe n'est qu'une coquille vide que nous tenons artificiellement en vie ; il est temps de mettre fin à la mascarade, et, si elle continue à vivre, que ce ne soit du moins pas de notre fait.


 

Nota Bene : heureuse concomitance, la parution du livre Premières mesures révolutionnaires,  signé par Eric Hazan et Kamo. L'abolition du salariat, de la délégation du pouvoir par le biais du système pseudo-représentatif nommé démocratique, voire de l'argent, tout cela constitue-t-il une réponse valable ? A titre personnel, je pense que oui, à condition de changer radicalement l'idée que nous nous faisons des rapports humains - seule condition, semble-t-il, à même de nous faire sortir du marasme généralisé dans lequel nous nous trouvons plongés. Première mesures révolutionnaires dessine les linéaments de ce que pourrait être une société empruntant cette voie. (2)







1. http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/20/euronext-peaufine-son-introduction-en-bourse_3516961_3234.html?xtmc=euronext&xtcr=1

2. http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-comment-definir-une-situation-insurrectionnelle-2013-11-26

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