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jeudi 10 novembre 2011

Poétique de la surprise, le statut des digressions

Ensuite, les digressions dans Je m'en vais modulent le rythme du récit et sont surprenantes par leurs objets et par la manière dont elles sont intégrées à l'intrigue principale. On les analysera comme le passage d'un sujet mineur (la digression en question) au sujet majeur (l'avancée de l'intrigue). Le passage de l'un à l'autre, le moment de basculement crée une surprise car il y a généralement une distance très nettement ressentie entre le contenu de la digression et celui de l'intrigue. Ces digressions abordent des thèmes très divers, mais on en dégage plusieurs qui s'attachent à décrire des comportements animaliers, et plusieurs qui sont des descriptions géographiques (voire même géologiques). On s'attachera donc à donner un exemple de chacune de ces deux catégories.


a. Les digressions animalières
J'étudierai en détail la digression du début du chapitre 16, chapitre d'autant plus important que c'est celui où Ferrer rentre de son voyage, et que ce retour est en quelque sorte retardé par la digression.
Soit un lapin terrorisé courant au point du jour à toute allure sur une vaste surface plane herbeuse. Soit un furet nommé Winston qui poursuit ce lapin. Celui-ci, apercevant non loin le seuil de son terrier, s'imagine , l'innocent, qu'il est tiré d'affaire et que là est son salut. Mais à peine s'est-il engouffré, se ruant pour s'y réfugier tout au fond, que le furet lancé à ses trousses le rejoint dans cette impasse, le saisit à la carotide et le saigne dans l'obscurité. Puis en prenant son temps il le vide et se gave de son sang, ce dont témoignent de légers craquements de fractures et d'obscènes bruits de succion. Repu, aspirant à une sieste méritée, le furet s'endort ensuite à côté de sa proie.

Soit deux agents techniques des Aéroports de Paris qui patientent près de l'entrée du terrier. Lorsqu'ils estiment que cette sieste a assez duré, ils appellent plusieurs fois le furet par son nom. Winston reparaît au bout d'un moment, l'œil lourd de reproches et traînant le corps du lapin dans le cou duquel il a planté ses incisives comme des agrafes. Les agents techniques attrapent ce cadavre par les oreilles avant de renfermer le furet Winston dans sa cage. Se posant comme toujours la question du partage du lapin, la question de sa préparation, la question de la sauce, ils grimpent dans un petit véhicule électrique et s'éloignent entre les pistes de l'aéroport sur l'une desquelles vient de se poser le vol QN560 en provenance de Montréal et dont Ferrer débarque, assez endolori et courbatu par le décalage horaire. (pages 98 et 99)

L' expression « Soit... », utilisée dans les énoncés scientifiques, notamment mathématiques, place d'emblée le début du chapitre sous le signe de la généralité. D'autre part, cette description de chasse semble très loin du sujet des chapitres précédents, elle n'est reliée au sujet « majeur » que par le lieu de la chasse : un aéroport, d'abord désigné comme « vaste surface plane herbeuse », si bien que l'on ne comprend qu'il s'agit d'un aéroport que lorsque le mot est enfin présent. Malgré l'introduction généraliste des phrases par « Soit », le fait que le furet ait un nom ramène la digression à du particulier, à la description particulière de la capture d'un lapin par le furet Winston. On sort de la digression dans la dernière phrase, avec la proposition relative « sur l'une desquelles vient de se poser... » qui réintroduit le personnage de Ferrer et nous ramène à un sujet plus majeur. Le basculement est ici syntaxiquement sensible, il arrive quand commence la relative, on peut le délimiter dans la phrase, et c'est d'ailleurs souvent le cas.

On trouve aux pages 187 et 188 un autre exemple de digression animalière, Baumgartner sur la route voit passer un vol de cigognes, ce qui est l'occasion d'un développement sur la migration des cigognes, digression qui revient à l'intrigue du roman au cours d'une phrase, de la manière suivante :
Elles [les cigognes] prendront là un peu de repos, le temps de souffler un peu, de craqueter entre elles un moment, de zigouiller rats et vipères autochtones, à moins qu'une bonne petite charogne, sait-on jamais -cependant qu'en amont les deux beaux douaniers espagnols pouffent en se regardant. (page 188)
Comme précédemment, le retour à l'intrigue se fait au sein même d'une phrase, à l'intérieur d'une subordonnée, et l'on passe alors des cigognes (proposition principale) aux douaniers (subordonnée temporelle) qui viennent d'identifier Baumgartner.


b. Les digressions géographiques

Entre autres thèmes que développent les nombreuses digressions (de taille variable) du roman, plusieurs ont trait à la géographie. Nous étudierons à cet égard la digression de la page 206, digression sur le fleuve de Saint-Sébastien. Ferrer, qui a reconnu Baumgartner-Delahaye, après lui avoir offert un verre, lui propose d'aller faire un tour. Ils sortent donc, et s'engagent vers un des ponts qui franchissent le fleuve, ce qui est l'occasion de faire un développement sur ce fleuve.

Ce fort cours d'eau a beau se jeter continûment dans la mer Cantabrique, lorsqu'elle est trop puissante cette mer remonte le cours du fleuve, s'oppose à lui et l'envahit, l'eau douce étouffe devant tant de sel belliqueux. Puis ses vagues à contre courant, s'écrasant d'abord contre les piles du pont de la Zurriola et du pont Santa Catalina, s'apaisent ensuite au delà du pont Maria Cristina. Elles n'en continuent pas moins à secouer le fleuve qu'elles agitent plus en profondeur, font onduler comme des mouvements péristaltiques un ventre jusqu'au pont de Mundalz et même sans doute encore en amont. Ils s'arrêtèrent au milieu du pont et, comme ils contemplaient un moment la guerre livrée sous eux entre insipide et salé, comme Delahaye se souvenait fugitivement qu'il n'avait jamais appris à nager, une idée traversa l'esprit de Ferrer. (page 206)
Ici le retour à l'intrigue se fait avec le commencement d'une phrase « Ils s'arrêtèrent au milieu du pont ... », mais le contenu de la digression est encore mêlé à la phrase, sous la forme d'une subordonnée temporelle « comme ils contemplaient un moment la guerre livrée sous eux entre insipide et salé ».

Une autre de ces digressions géographique concerne la difficulté à regarder les pôles, c'est donc plutôt au début du roman, dans le chapitre 11. Après la cérémonie de funérailles de Delahaye, après que Ferrer ait mystérieusement reçu les coordonnées de la Nechilik, il consulte alors son atlas :

Les pôles, chacun peut l'éprouver, sont les régions du monde les plus difficiles à regarder sur une carte. On n'y trouve jamais bien son compte. De deux choses l'une en effet. On peut d'abord essayer de les considérer comme occupant le haut et le bas d'un planisphère classique, l'équateur étant pris comme base horizontale médiane. Mais dans ces conditions tout se passe comme si on les regardait le profil, en perspective fugitive et toujours forcément incomplets, ce n'est pas satisfaisant. Ensuite on peut aussi les regarder par en dessus, comme vus d'avion : de telles cartes existent. Mais alors c'est à leur articulation avec les continents, qu'habituellement on voit pour ainsi dire de face, que l'on ne comprend plus rien et cela ne va pas non plus. Ainsi les pôles sont-ils rétifs à l'espace plat. Obligeant à penser en plusieurs dimensions en même temps, ils posent un maximum de problèmes à l'intelligence cartographique. Mieux vaudrait disposer d'un globe terrestre, or Ferrer n'en a pas.(page 68)

Le retour au personnage de Ferrer se fait brusquement, dans la proposition coordonnée « or Ferrer n'en a pas ». Ici encore le passage du sujet mineur, de la digression, au sujet majeur se fait au sein d'une phrase qui réunit harmonieusement le thème de la digression et l'avancée de l'intrigue. C'est là un des agencements de la narration qui produit de la surprise.

mardi 8 novembre 2011

Poétique de la surprise, les comparaisons inattendues

Ici(1), on se penchera plus précisément sur ce type de figures, parce qu'elles sont très nombreuses et jalonnent le roman de manière insistante. On entendra par comparaison une figure formée d'un comparé, d'un comparant et d'un motif dont le signifié comporte des propriétés communes aux deux (définition de Catherine Fromilhague dans Les figures de style). Les comparaisons sont si nombreuses dans le roman Je m'en vais qu'on peut tenter d'en établir un classement.
1. Les comparaisons qui mécanisent des éléments naturels
On trouve un certain nombre de comparaisons étonnantes dont le comparant renvoie à une technologie, alors que le comparé est un élément plus naturel, ce qui tend à tirer le naturel vers la technologie, à voir des phénomènes naturels comme des phénomènes mécaniques. Ces comparaisons sont en ce sens rarement à l'avantage du comparé, puisqu'elles renvoient le vivant à une mécanique, et font souvent sourire. On donnera à cet égard plusieurs exemples, dans lesquels on soulignera le comparant.
Pupille ponctuelle sur un iris vert électrique comme l'œil des vieux postes de radio, sourire froid mais sourire quand même, Victoire s'était donc installée rue d'Amsterdam. (page 37)
Ralentis par la charge, ils mirent beaucoup de temps à regagner Port Radium. Comme un cran d'arrêt qui se déclenche sans prévenir, de petites lames de vent acéré se levaient parfois pour couper leur élan [...] (page 77) D'ailleurs il [Ferrer] reprit bientôt ses esprit même s'il lui était actuellement impossible d'articuler un mot : ce n'était pas le noir qui envahissait l'écran comme un téléviseur qu'on ferme, non, son champ visuel continua de fonctionner comme enregistre encore une caméra versée par terre après la mort subite de son opérateur, et qui filme en plan fixe ce qui lui tombe sous l'objectif : un angle de mur et de parquet, une plinthe mal cadrée, un élément de tuyauterie, une bavure de colle à l'orée de la moquette. (page 144)
2. Des comparaisons qui voient dans les éléments naturels un univers domestique et moderne
Fonctionnant comme les comparaisons précédentes, les comparaisons qui renvoient des éléments naturels à une domesticité ont tendance à les démystifier, à ôter aux éléments naturels ce qu'ils ont de grandiose, à les ramener à des banalités domestiques. Ce qui assez surprenant car c'est un point de vue posé sur la nature assez rare, dont le décalage fait sourire.
Ils [les icebergs] paraissaient cependant plus discrets, plus usés que leurs homologues antarctiques qui se déplaçaient pensivement en grand blocs tabulaires. Ils étaient également plus anguleux, asymétriques et tarabiscotés, comme s'ils s'étaient retournés plusieurs fois dans un mauvais sommeil. (page 33) Dans cette lumière avare, Ferrer croit comprendre qu'on abandonne à gauche la masse érodée de l'île Southampton, grisâtre comme un vieux tas de gravier [...] (page 47) Le couvercle gelé du lac avait commencé de se défaire par larges plaques aux contours simples, comme des pièces de puzzle élémentaire à l'usage des débutants et, au-delà, grands et petits, ruisselants sous le soleil pâle, se dandinaient une centaine d'iceberg. (page 89)
3. A l'inverse, des éléments non-naturels sont parfois ramenés à la nature par des comparaisons assez inattendues
Ces comparaisons-là sont plus rares dans le roman, mais tout aussi décalées, et le comparant, s'il est un élément naturel, est aussi généralement quelque chose d'assez dérisoire : un galet, du brouillard, une toux, des gardons. On reste donc dans le même ton.
Mais, parallèlement à ça, la bonne [nouvelle] était que dans les poches d'un cadavre congelé, découvert par hasard et assez imparfaitement conservé, on avait trouvé parmi de vieux Kleenex raidis, froissés, compacts comme des galets plats ou des savonnettes en fin de carrière, un bout de papier portant un numéro minéralogique. (page 180)
On constate ici que la comparaison tend à glisser à nouveau vers le domestique, avec l'image des savonnettes en fin de carrière. On oscille donc entre la nature (dérisoire) et un élément domestique (dérisoire lui aussi).
La vie de Baumgartner qui était ces dernières semaines assez effilochée, silencieuse et feutrée comme un mauvais brouillard, connaît un peu d'animation avec l'apparition de ce motocycliste rouge. (page 182)
Puis, une fois qu'ils [les conducteurs sortis acheter du tabac et de l'alcool détaxé] sont repartis, la route étranglée de feux rouges se convulse en embouteillage chronique, ils progressent par saccades comme une toux. (page 184)
[...] le marché se redresse à nouveau ces temps-ci, le téléphone s'est remis à sonner, les collectionneurs rouvrent un œil de saurien, leurs carnets de chèques jaillissent comme des gardons de leurs poches. (page 215)
Ces différentes sortes de comparaisons jalonnent le roman, en créant un réseau d'images inattendues et en faisant arriver le technologique et le domestique au sein de paysages naturels, et, plus rarement, l'inverse. Dans tous les cas ce ne sont pas des comparaisons attendues, rebattues, et elles surprennent constamment le lecteur.
(1) Ce texte est un fragment de mémoire de master intitulé "La poétique de la surprise dans le roman Je m'en vais de Jean Echenoz".