jeudi 22 mars 2012

Le tirage unique en photographie : Introduction - le post-modernisme (addendum)

article précédent : Le postmodernisme

Venturi - Guild House
 La lecture d'un nouvel article (que vous trouverez ici (1)) m'a fait me rendre compte de plusieurs choses à propos du postmodernisme : d'abord de l'extrême volatilité du terme, et, ensuite, de la voie particulière que j'avais choisie, très orientée du côté de l'histoire de l'art. En effet, cet article restitue à la notion de postmodernité (différente du postmodernisme) sa complexité, et notamment ses origines philosophiques et architecturales. Sans réécrire l'article en question, nous ajouterons ici à ce que nous disions précédemment de manière un peu rapide une autre analyse qui, sans être contradictoire, est sensiblement différente de la première (enrichissante, donc) et s'apparente plus à une démarche philosophique qu'historienne.
Le postmodernisme serait un mouvement très large, très vague qui aurait pris naissance dans les années 60 ou 70 (englobant ainsi plus ou moins l'art minimal, conceptuel et autres) et qui continuerait aujourd'hui à animer les principales démarches artistiques. Il consiste en l'inversion radicale des prémisses du modernisme, prémisses pas seulement superficielles, telles que la présentation de l’œuvre ou la position de l'artiste, mais extrêmement profondes comme la conception de l'histoire de l'art, ou le lien entre le signe et la signification.
Mel Bochner - Language is not transparent
Il nous faut donc commencer par définir la vision moderniste (ou moderne, ici les deux notions se rejoignent) de l'histoire de l'art ; celle-ci repose sur deux principes, comme l'explique très clairement Mme Guibert Lafaye à travers les mots de Rosalind Krauss : le modernisme conçoit "le champ de production artistique comme simultanément intemporel et en constante évolution". Le rejet postmoderniste est ici un rejet de l'historicité comme nécessité de l'évolution de l'art vers un but meilleur, affirmant à la suite des structuralistes la vanité de l'histoire pour comprendre une œuvre d'art ou quelque production culturelle que ce soit. Pour contrer la conception moderne de l'histoire de l'art, les artistes usent de l'ironie et de la référence à l'excès, de la citation et du clin d’œil, brisant une certaine linéarité ou une tension trop marquée vers l'avenir et le progrès de l'histoire moderne.(2)
Ensuite, nous l'avions dit, si le modernisme se caractérise par une volonté d'unification, de pureté, d'univocité (principe illustré à merveille par la présence d'un "pape" du modernisme en la personne de Greenberg), le postmodernisme rejette cela, mais le rejette dans le principe même : dans le monde de la postmodernité, il n'est plus possible de croire en une seule voix, en une vérité unique (la possibilité même de critères de vérité est remise en question). Le postmodernisme est la foi dans la pluralité, dans le relativisme radical des systèmes de valeurs. Cela a pour conséquence immédiate l'apologie, plus ou moins implicite, de l'individu et de l'individualisme, celui-ci demeurant le seul référent stable(3).
Gerhard Richter
Les frontières multiséculaires entre les genres artistiques s'évanouissent, et donc dans le même mouvement le processus de purification qu'y avait introduit Greenberg, mais les artistes postmodernistes vont plus loin que cela en détruisant les genres eux-mêmes. A cet égard, le sort de la sculpture est exemplaire : ce genre va être complètement repensé et reconstruit, à tel point que c'est une notion qui deviendra difficile à appréhender à la suite par exemple du Land Art et de l'art minimal et que R. Krauss la définira ainsi : "elle était désormais la catégorie résultant de l'addition du non-paysage et de la non-architecture"(4). Et jusqu'à l'intérieur de la pratique d'un même artiste, la pluralité des genres explose : comme le montrent ici les deux œuvres de Gerhard Richter, il n'y a plus de peintres, de sculpteurs, de photographes mais des artistes qui pratiquent tous les médiums selon leur envie et selon chaque œuvre et chaque démarche.
Gerhard Richter


Le postmodernisme prétend enfin rompre avec la nouveauté comme valeur qui est en effet une valeur hautement historique(5) par les démarches de reproduction, de copie (ainsi, Sherrie Levine se borne à reprendre en photo des épreuves de maîtres lui préexistant, sans chercher aucune originalité ou nouveauté)... Buren signera en 1966 un accord avec Niele Toroni et Olivier Mosset où ils s'engagent à toujours peindre de la même façon.
Sherrie Levine - Untitled (After Edward Weston)
C'est en fait la notion de style qui est attaquée à son tour comme une notion moderniste ; un art astylistique essaie donc de voir le jour, c'est-à-dire des œuvres qui ne rendent plus reconnaissable leur auteur qui n'y laisse plus de marque, plus d'indice de sa présence. L'esthétique du fragment et de la citation rend  en outre d'autant plus difficile l'attribution d'une œuvre à un artiste qui n'y a apposé aucune marque personnelle, s'effaçant ainsi derrière ses prédécesseurs. Quand ce n'est pas le cas, un dépouillement extrême caractérise toutes ces œuvres, comme un refus de l'expressionnisme ; c'est l'apogée de ce qu'on appellera la "gestalt" (la forme, en allemand) : un art entièrement réduit à sa perception, qui s'épuiserait au moment où on le voit, immédiatement appréhendable et ne possédant aucune information autre que sa forme extérieure. Le refus de la composition s'exprime dans l'utopie d'un contenu pur, sans contenant.
Richard Serra - One Ton Prop (House of Cards)

Ce dépouillement peut aussi se parer d'une critique sociale et politique qui distingue encore le postmodernisme du formalisme greenbergien, entièrement hermétique à cette problématique (du moins en apparence). Ce bouleversement viserait alors à réformer les rapports entre le public et l'artiste, mais aussi à inclure du contenu dans l'art, chose impossible dans la pensée moderniste. Le postmoderniste se fait ainsi dénotatif (6), quand le modernisme et son style étaient connotatifs.
Robert Morris - L Beams
Cette propension politique prend forme enfin sous un nouveau concept qui attaque une fois de plus la notion même d’œuvre : le contexte (7). En effet, l'art postmoderne est un art qui tient compte du contexte, dont la création s'adapte au contexte et même un art qui parfois se modifie selon le contexte, à l'inverse d'un art moderniste qui serait absolu, immuable, idéal. Le contexte abat ainsi la distance esthétique qui était imposée par l'Art et noue des liens entre l'esthétique et le quotidien. Cela est d'autant plus vrai dans l'optique minimale dont nous avons déjà parlé (vilipendée par Michael Fried), qui propose uniquement un sens nouveau de l'espace, perceptible dans la présence ici et maintenant autour de l’œuvre. Les artistes proposent alors une vision phénoménologique de la réalité, conçue comme fragmentée, dépendante du contexte et de la situation, de perception.

Ici n'est pas le lieu de remettre en question tout ce que j'ai exposé plus haut (les remises en question du style ou de la nouveauté notamment étant pour moi sujettes à caution), mais qu'on me permette de remarquer que tout ceci renouvelle bel et bien les définitions de l'art, et je dis cela à dessein pour essayer de montrer que le postmodernisme n'est pas la réponse à l'impératif moderne de nouveauté, chaque œuvre postmoderne étant encore réellement nouvelle, et de nombreux artistes proposant une conception de l'art différente, ne leur préexistant pas. C'est en fait plutôt le concept d'orginalité qui est interrogée et attaquée par le postmodernisme, nous y reviendrons plus tard.

Richard Long - Line made by walking

(1) Esthétiques de la postmodernité, Caroline Guibert Lafaye.
(2) L'histoire insaisissable du postmodernisme depuis les années 60 a même parfois été convoquée comme preuve de l'échec d'une histoire linéaire et continuiste. Mais que signifierait alors une histoire qu'on ne pourrait pas rassembler sous des concepts ? Une histoire hors du langage ? N'est-ce pas là aussi une utopie vaine que d'espérer échapper à la formalisation de la pensée humaine ? Utopie qu'on pourrait rapprocher de l'hétérotopie foucaldienne ("l'impossibilité nue de penser cela").
(3) Cela pourrait constituer un premier point dans une étude intéressante qui consisterait à analyser les liens entre le postmodernisme et la société libérale. Ces liens ont été accentués par l'extension du postmodernisme dans les années 80, période où le marché de l'art explosait.
(4) R. Krauss, L'originalité de l'avant-garde et autres myhtes modernistes, p.117
(5) On pourrait dire rapidement que cette notion est apparue avec la Renaissance et la naissance de l'idée d'individu pour s'épanouir dans l'art moderne ("demandons aux poètes du nouveau" disait Rimbaud).
(6) Comment ne pas penser, alors, à Godard qui disait avec mépris : "La télévision, c'est comme la poste : ça transmet."
(7) Voir à ce sujet l'ouvrage de Paul Ardenne Un art contextuel.

4 commentaires :

  1. une question sur le statut de l'individu au sein de ces deux courants apparemment antinomiques, car l'un et l'autre paraissent tout de même lui accorder un grand crédit ; j'ai cru comprendre à la lecture de cet article que le saut était essentiellement d'ordre qualitatif, c'est-à-dire que l'on passerait d'un individualisme glorifié pour le modernisme (génie individuel) à un individualisme "constaté" (je ne trouve pas de meilleur terme), avec lequel on se "contenterait" de ce paramètre de l'individualité (le postmodernisme comme un art du "monsieur-tout-le-monde"). faut-il voir alors dans le postmodernisme une entrée dans l'ère du relativisme, et d'un art où tout se vaut ?

    quand à la question du style, ou du non-style (mais le non-style existe-t-il ? on sait depuis Camus que l'écriture blanche - ou degré zéro de l'écriture - est une signature comme une autre)de cette nouvelle école, est-ce un principe valable, ou simplement soutenable ? on voit bien avec la génération des nouveaux romanciers de minuit (Echenoz, Mauvignier, Gailly, Toussaint) dont certains se réclament du postmodernisme, et dont la plupart y sont affiliés, que toute tentative pour s'extraire d'un quelconque style n'est en fait qu'un moyen détourné pour y revenir (ces divers romanciers suscitent en ce sens -et à raison - dans le champ universitaire un très grand nombre d'études purement stylistiques).

    Cette triade postmodernisme/individu/style ("le style, c'est l'homme") me paraît très intéressante, et mérite en ce sens d'être considérée (il va de soi que ce que j'ai pu en dire de manière très spontanée ci-dessus ne constitue en rien une quelconque conclusion ; débat à suivre)

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    1. Pour moi il est clair que le postmodernisme nous fait entrer dans l'ère du doute, de l'incertain, du relatif. Il place l'individu seul face au monde changeant, tandis que le modernisme le plaçait seul, mais devant les autres, en avant-garde.
      Bien sûr aussi que l'astyle n'existe pas, que l'on n'est jamais neutre, mais ce qui est intéressant, c'est cette tension vers. La création se restreint de plus en plus et se cristallise autour de la citation, la copie. Je n'ai pas l'impression, quoique je ne connaisse pas très bien, que le sens du postmodernisme soit le même en art et en littérature.
      Les critiques et les formes que proposent le postmodernisme sont intéressantes et pertinentes, mais je trouve que ces démarches ont tendance à être redondantes et fatigantes... La suite au prochain épisode.

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  2. Une chose de sur est que le postmodernisme en litterature mais a mal la subjectivite et l'individu tout autant que tout le reste. Le modernisme avait commence cette espece de travail de sape en montrant que l'individu est un espace creux qui se remplit au gre du vent et des evenements (un espace ouvert au mouvant et au changeant). Le postmodernisme pour sa part s'appuie entre autres sur le poststructuralisme et l'idee que l'individu n'est qu'une construction ideologique et politique (bref, dans la lignee de Foucault).
    L'individu n'a rien de stable et dans nombre de livres, on ne peut clairement pas faire confiance au narrateur. Feu Pale de Nabokov, c'est un fou qui nous parle, chez Pynchon, les personnages principaux sont souvent des paranoiaques.
    Sont mis en avant le jeu et l'humour, mais un humour corrosif, un peu comme dans certains Kundera ou a la fin il ne reste plus rien.
    Apres y a aussi tout un truc sur le simulacre... L'idee de l'epuisement des possibilites et de la realite.
    C'est assez drole en fait de voir que le postmodernisme a quelque chose de tres peu francais (terme assez peu utilise par rapport a celui de moderniste par exemple) alors qu'en meme temps deux theoriciens majeurs (Baudrillard et Lyotard) sont francais...
    J'attends la suite avec impatience Louis.

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  3. Après Walker Evans et Sherrie Levine, il y a Hermann Zschiegner...

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